Laissez leur les mensonges

Triomphe de la vérité, Jobbé-Duval

Les rumeurs qui ont suivi l’évacuation de la fac de Tolbiac à Paris et qui faisaient état d’un étudiant dans le coma, suite à une prétendue chute causée par la police, ont fait beaucoup de bruit.[1] Trois autoproclamés étudiants se revendiquant de la « Commune libre de Tolbiac » auraient assisté à cette chute et se sont confiés à Reporterre, site d’information dont on a pu constater ici même qu’il était peu enclin à vérifier la véracité des témoignages.[2] On peut également entendre Leïla, une de ces trois étudiants, dans Le Média[3] (la Pravda de Jean-Luc Mélenchon) raconter face caméra qu’elle a pu voir les pompiers récupérer un étudiant qui serait, au moment où elle parle, dans le coma.

Les mêmes personnes qui n’ont aucun mal à condamner les politiciens qui mentent en toute impunité et les Fake News d’extrême-droite ont été les premiers à relayer la fausse information parce qu’elle venait de sources syndicales ou gauchistes.

S’il ne s’agit pas d’une tentative de décrédibilisation du mouvement étudiant, quel pourrait être l’objectif d’un tel mensonge? Tourner l’opinion publique contre l’État en le faisant mentir lorsque la préfecture annonce une évacuation sans « aucun blessé grave »[4], ou contre la police en exposant une énième démonstration de sa violence? Et dans quel but? Enfanter une autre manifestation anti-répression? Développer le ressentiment des étudiants et militants qui ont cru voir un nouveau Rémi Fraisse assassiné? Est-ce qu’il n’y a pas déjà assez de mensonges, de violences policières, de manifestants éborgnés ou morts pour qu’on se garde d’en inventer des nouveaux? Est-ce qu’on n’a pas déjà eu la preuve que ce genre de drames ne suffisait pas à « mobiliser les masses »?

La bataille pour l’opinion publique coûte que coûte est celle de la politique institutionnelle, des partis politiques et de ceux qui veulent se faire élire, cette espèce d’individus qui se moquent totalement de la vérité puisque la seule vision du monde qui vaille à leurs yeux est celle qui les fera accéder le plus rapidement au pouvoir.

Si nous aspirons à changer la société, il nous faut d’abord la comprendre. Et on ne comprend pas le monde en se basant sur des images d’Épinal et des caricatures. On le fait en s’appuyant sur la réalité des faits, loin des appels à l’émotion et des mensonges bien intentionnés. Il est donc impératif, pour toute personne qui souhaite sincèrement changer les choses, d’observer une éthique qui donne à la vérité un priorité absolue. Non pas que le mensonge soit absolument « mal » (on défendra facilement qu’il est préférable de mentir aux agents de la Gestapo lorsqu’on cache des juifs dans son grenier) mais il est totalement contre-productif lorsqu’il s’agit d’influer sur l’opinion publique dans une optique sincèrement révolutionnaire. Si les deux recouraient également au mensonge et à la calomnie, qu’est-ce qui distinguerait alors le révolutionnaire du politicien? Rien, si ce n’est le prétexte pour lequel ils mentent.

Il est nécessaire d’être honnête envers soi-même et avec les autres si on souhaite développer des analyses pertinentes qui nous permettent de choisir des modes d’action efficaces. Les postures, les dogmes et la négation des faits n’ont jamais fait une révolution. Nous ne pourrons être libres que quand nous connaitrons les mécanismes et la nature réelle de ce qui nous opprime. Pour cela il faut faire preuve d’honnêteté intellectuelle et chercher, à l’instar des scientifiques, à contrarier nos opinions et nos théories en les confrontant aux faits. Il ne s’agit pas de faire de la révolution une science, mais bien d’emprunter à la science sa rigueur pour, espérons, jouir d’une efficacité analogue dans notre entreprise de transformation sociale.

Il est impératif de ne jamais accepter la calomnie et le mensonge comme des outils de lutte qui pourraient être légitimes ou efficaces. Nous devons les condamner avec la plus grande fermeté, comme ceux qui les profèrent, de droite comme de gauche, conservateurs comme autoproclamés révolutionnaires.

Quand ta pensée invoque ta confiance
Avec la science il faut te concilier
C’est le savoir qui forge la conscience
L’être ignorant est un irrégulier
Si l’énergie indique un caractère
La discussion en dit la qualité
Entends réponds mais ne sois pas sectaire
Ton avenir est dans la vérité

Le Triomphe de l’Anarchie, Charles d’Avray

 

[1] http://www.liberation.fr/france/2018/04/24/blesse-grave-a-tolbiac-un-temoin-avoue-avoir-menti-le-site-reporterre-retropedale_1645623
[2] Se référer aux propos fantasques (exagérations du nombre de participants, présence de la CNT) relayés par le site au sujet de Nuit Debout à Rodez: https://reporterre.net/A-Rodez-et-a-Millau-Nuit-debout-prend-petite-racine
[3] https://www.youtube.com/watch?v=mA2ZNpVw9Mo
[4] https://www.francetvinfo.fr/societe/education/parcoursup/evacuation-de-la-fac-de-tolbiac-la-prefecture-de-police-assure-qu-elle-n-a-constate-aucun-blesse-grave_2715630.html

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« 1984 » de George Orwell

1984 est un roman d’anticipation de George Orwell dans lequel nous découvrons un futur totalitaire à travers le regard de Winston Smith. Il est surtout connu pour sa critique du totalitarisme comme l’ont connu la Russie soviétique et de l’Allemagne nazie. Il l’est moins pour les faits historiques et l’expérience personnelle de l’auteur qui sont à l’origine de cette fiction. Et pour cause, nombreux sont ceux qui ont voulu faire passer 1984 pour une critique libérale (dans le sens du libéralisme économique) du socialisme en taisant le passif révolutionnaire et en travestissant les opinions politiques de George Orwell. Si « Orwell ignorait le marxisme; […] avait un mépris total (et justifié) pour une bonne partie de l’intelligentsia socialiste [et] maudissait l’ensemble de l’expérience communiste »[1], il n’en était pas moins un socialiste convaincu et s’affligeait que son idéal de justice et de liberté soit « entièrement enseveli sous des couches superposées de prétentions doctrinaires et de progressisme-à-la-dernière-mode, en sorte qu’il est comme un diamant caché sous une montage de crottin. »[2]
Si son passage par la police coloniale britannique en Birmanie et sa découverte de la vie des prolétaires parisiens et londoniens[3] amorcèrent son orientation politique[4], celui qui se définissait à la fois comme socialiste[5] et « anarchiste conservateur »[1] allait confirmer et embrasser pleinement son idéal politique lors de sa participation à la guerre d’Espagne.
Envoyé par l’Independent Labour Party anglais dans une milice du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste) espagnol pour combattre le fascisme, il fera l’expérience de la révolution[6], du front et de la trahison contre-révolutionnaire du Parti Communiste, notamment en vivant les tristement célèbres journées de mai 1937.[7] Dans Hommage à la Catalogne Orwell raconte comment, après avoir survécu à une blessure à la gorge causée par une balle franquiste, il manqua de peu d’être fusillé par les forces républicaines et staliniennes qui traquaient les membres du POUM déclaré illégal. Son expérience de la guerre civile espagnole fût absolument décisive et donna presque à elle seule naissance à 1984.[8]

Réalisme contre constructivisme

Si 1984 a beaucoup à dire sur l’expérience bolchévique et le totalitarisme, il présente également un intérêt dans sa critique du constructivisme.

« Au point de départ et foncièrement, le constructivisme est une thèse épistémologique, stipulant non pas simplement que la connaissance résulte d’une construction mais, plus radicalement, que cette construction ne relève pas d’une adéquation avec un réel éventuel. Pour le constructivisme, la connaissance n’est pas contrainte par la réalité, si tant est qu’elle existe effectivement. Plus encore, « la connaissance [que le sujet] peut construire d’un réel est celle de sa propre expérience du réel » (Jean-Louis Le Moigne, 1995 : 67). De la sorte, le constructivisme est conduit à considérer – en lien avec la médiation cognitive –, que la connaissance est construite dans et par des systèmes de représentations qui ne doivent rien à la réalité, que « [la] représentation construit la connaissance qu’ainsi elle constitue » (ibid. : 69). La connaissance n’est donc pas en correspondance avec le réel. En conséquence, le constructivisme récuse toute prétention à l’objectivité et à la vérité ou, comme Jean-Louis Le Moigne préfère l’écrire, implique une « renonciation consciente à la valeur de vérité objective » (ibid. : 68). Pour résumer, je propose de caractériser la thèse épistémologique du constructivisme comme un « anti-objectivisme cognitif ». »[9]

Winston Smith travaille au ministère de la Vérité où il effectue un travail de réécriture de l’Histoire en modifiant les archives pour que leur contenu ne contredise pas le discours actuel du Parti. Le ministère de la Vérité peut effacer le nom d’un membre du Parti dans un article suite à une condamnation, modifier les dates ou lieux de certains évènements et même changer le nom des nations contre lesquelles il était en guerre. Winston est lui même dégoûté et terrifié par l’activité qu’il exerce.

« L’effrayant était que tout pouvait être vrai. Que le parti puisse étendre son bras vers le passé et dire d’un évènement : cela ne fut jamais, c’était bien plus terrifiant que la simple torture ou que la mort. » 1984

Son désir de révolte le conduit à se confier à O’Brien qu’il croit être dissident mais qui est en réalité un agent dévoué au Parti. Winston sera enfermé et torturé par O’Brien qui tentera également de le convertir à sa doctrine.

« – Nous commandons à la matière, puisque nous commandons à l’esprit. La réalité est à l’intérieur du crâne. Vous apprenez par degrés, Winston. Il n’y a rien que nous puissions faire. Invisibilité, lévitation, tout. Je pourrais laisser le parquet et flotter comme une bulle de savon si je le voulais. Je ne le désire pas parce que le Parti ne le désire pas. Il faut vous débarrasser l’esprit de vos idées du XIXe siècle sur les lois de la nature. Nous faisons les lois de la nature.[…]
– Mais le monde lui-même n’est qu’une tache de poussière. Et l’homme est minuscule, impuissant! Depuis quand existe-t-il? La terre, pendant des milliers d’années, a été inhabitée.
– Sottise. La terre est aussi vieille que nous, pas plus vieille. Comment pourrait-elle être plus âgée? Rien n’existe que par la conscience humaine.
– Mais les rochers sont pleins de fossiles d’animaux disparus, de mammouths, de mastodontes, de reptiles énormes qui vécurent sur terre longtemps avant qu’on eût jamais parlé des hommes?
– Avez-vous jamais vu ces fossiles, Winston? Naturellement non. Les biologistes du XIXe siècle les ont inventés. Avant l’homme, il n’y avait rien. Après l’homme, s’il pouvait s’éteindre, il n’y aurait rien. Hors de l’homme, il n’y a rien. » – 1984

O’Brien tient un discours constructiviste radical qui ne se contente pas de suggérer que nos représentations de la réalité sont déterminées par nos empreintes socioculturelles, mais que la réalité entant que telle n’a pas d’existence indépendante. Il est anti-réaliste. Winston, au contraire, est un réaliste car il pense que le monde a existé, existe et continuera d’exister en dehors de la conscience humaine. Pour Orwell « le concept de vérité objective est celui de quelque chose qui existe en dehors de nous, quelque chose qui est à découvrir, et non quelque chose qu’on peut fabriquer selon les besoins du moment. Ce qu’il y a de vraiment effrayant dans le totalitarisme, ce n’est pas qu’il commette des atrocités mais qu’il s’attaque à ce concept. »[10] Il s’oppose donc naturellement au constructivisme qui tend à relativiser les concepts de vrai et de faux.

Pourtant l’univers de 1984 n’est pas régit par les lois de la doctrine constructiviste d’O’Brien. S’il considère qu’il n’existe pas de réalité indépendante de l’esprit humain, ce postulat est cependant nécessaire à la pratique scientifique qui vise à connaitre la nature de cette réalité et à en exposer les lois. L’Angsoc tient bien un discours anti-science mais il ne peut se résoudre à en abandonner la pratique quand il doit obtenir des résultats.

« Actuellement, la science, dans le science ancien du mot, a presque cessé d’exister dans l’Océania. Il n’y a pas de mot pour science en novlangue. La méthode empirique de la pensée sur laquelle sont fondées toutes les réalisations du passé, est opposée aux principes les plus essentiels de l’Angsoc[…] Mais dans les matières d’une importance vitale – ce qui veut dire, en fait, la guerre et l’espionnage policier – l’approche empirique est encore encouragée ou, du moins, tolérée. » 1984

Cette hypocrisie montre bien l’intérêt du discours constructiviste pour le pouvoir, qui sait très bien l’abandonner lorsque cela est nécessaire. Il ne lui sert pas à expliquer le monde et à connaitre ses lois, mais uniquement à maintenir sa domination.

Descartes au secours de Winston

Lors de ses séances de torture, les questionnements auxquels Winston doit faire face peuvent s’apparenter à ceux de René Descartes dans les Méditations métaphysiques. Winston fait face, comme Descartes, à un malin génie qui met toute son entreprise à le tromper, à le persuader que rien n’existe et qui veut le faire douter de sa propre existence. Ce dieu trompeur s’appelle O’Brien.

« – Vous n’existez pas, dit O’Brien.
Une fois encore un sentiment d’impuissance assaillit Winston. Il savait, ou pouvait imaginer les arguments qui prouvaient sa propre non-existence. Mais ils n’avaient pas de sens, c’était des jeux de mots. Est-ce que la constatation : « Vous n’existez pas », ne contenait pas une absurdité de logique? » – 1984

Pour parer à l’éventualité d’un malin génie qui souhaiterait le tromper, Descartes met tout en doute. Il est sceptique devant ses propres sens et doute de l’existence même de son corps. Une seule chose résiste à son scepticisme: Il pense, il est. Cette certitude devient une vérité car elle se présente clairement et distinctement à son esprit. Pour être prises pour vraies, les autres idées devront se présenter à lui avec la même clarté et aussi distinctement. Critère qu’adopte implicitement Winston en confondant « évident » et « vrai ».

« Et cependant, c’était lui qui avait raison ! Ils avaient tort, et il avait raison. Il fallait défendre l’évident, le bêta et le vrai. Les truismes sont vrais, cramponne-toi à cela. Le monde matériel existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau est humide, et les objets qu’on lâche tombent vers le centre de la terre. Avec le sentiment […] qu’il posait un axiome important, il écrivit : “La liberté, c’est de dire que deux et deux font quatre. Quand cela est accordé, le reste suit.” » – 1984

Malheureusement la méthode cartésienne ne sera d’aucune aide à Winston qui finira par épouser les délires de son tortionnaire avant d’être condamné à mort.

Le Novlangue

Le Novlangue est un autre aspect majeur de 1984. Dans une optique constructiviste, sa généralisation aurait des conséquences terribles. Si rien n’existe hors de notre pensée, alors une pensée limitée par un langage appauvri donne accès à un monde limité où la rébellion et la liberté ne sont même plus possibles. Mais comme nous l’avons dit plus haut, Big Brother ne semble pas adhérer sincèrement au constructivisme et le Novlangue aurait alors un but moins radical. Il ne servirait qu’à limiter les capacités d’expression des individus qui se verraient dépossédés des termes servant à émettre une critique à l’encontre de Big Brother. Une analyse plus complète en est faite dans cette vidéo:

L’Espagne

Pour comprendre l’importance de la vérité et du mensonge chez Orwell nous devons revenir à la guerre d’Espagne. Le 2 mai 1937 le central téléphonique de Barcelone, contrôlé par la Confédération Nationale du Travail (syndicat anarchiste), est attaqué par la Garde d’assaut. A partir de cet évènement des combats de rues opposèrent membres de la CNT et du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (parti marxiste antistalinien) d’un côté aux forces de la république, de la généralité de Catalogne, du Parti Communiste Espagnol et du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol de l’autre. Si Orwell prend part aux combats pour défendre les locaux du POUM, il sera surtout marqué par les calomnies et le traitement médiatique de l’affaire.

« Il était évident que le choix de la version officielle des troubles de Barcelone était déjà arrêté: ils devaient être présentés comme un soulèvement de la « cinquième colonne » fasciste fomenté uniquement par le POUM[…]
Le service des Postes fonctionnait à nouveau, les journaux communistes de l’étranger recommençaient à arriver et faisaient preuve, dans leur compte-rendu des troubles de Barcelone, non seulement d’un violent esprit de parti, mais naturellement aussi d’une inexactitude inouïe dans la présentation des faits. » – Hommage à la Catalogne

Suite aux journées de mai, les journaux révolutionnaires du POUM et des anarchistes subirent la censure de la république. Ces mesures vinrent compléter un arsenal de propagande déjà bien fourni et préparèrent la mise hors la loi du POUM qui vit bientôt ses membres mis en prison puis, pour une bonne partie d’entre eux, fusillés[11]. Bien que n’ayant jamais appartenu directement au POUM, Orwell avait intégré ses milices et échappa de peu à l’arrestation grâce à l’incompétence d’un garde-frontière. Le POUM était présenté par les communistes comme une organisation crypto-fasciste qui devait nuire à la république et faciliter le débarquement de troupes allemandes et italiennes à Barcelone.

« Tôt dans ma vie, je m’étais aperçu qu’un journal ne rapporte jamais correctement aucun événement , mais en Espagne, pour la première fois, j’ai vu rapporter dans les journaux des choses qui n’avaient plus rien à avoir avec les faits, pas même le genre de relation vague que suppose un mensonge ordinaire. J’ai vu rapporter de grandes batailles là où aucun combat n’avait eu lieu et un complet silence là où des centaines d’hommes avaient été tués. J’ai vu des soldats qui avaient bravement combattus dénoncés comme des lâches et des traîtres, et d’autres qui n’avaient jamais essuyé un coup de feu salués comme les héros de victoires imaginaires, j’ai vu les journaux de Londres débiter ces mensonges et des intellectuels zélés construire des superstructures émotionnelles sur des événements qui n’avaient jamais eu lieu. » – Réflexions sur la guerre d’Espagne

Suite à ces évènements, la vérité prendra une place particulière dans le discours d’Orwell. Mais dire la vérité ne vient pas nécessairement chez lui une déontologie qui voudrait que des actes soient, en soi, condamnables ou non. Sa morale est d’avantage conséquentialiste, elle évalue une action par rapport à ses conséquences, et son soucis de véracité vient du fait que le mensonge ne serait pas efficace sur le long terme.

« L’argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités, car cela « ferait le jeu de » telle ou telle force sinistre est malhonnête, en ce sens que les gens n’y ont recours que lorsque cela leur convient personnellement (…). Sous-jacent à cet argument se trouve habituellement le désir de faire de la propagande pour quelque intérêt partisan, et de museler les critiques en les accusant d’être « objectivement » réactionnaires. C’est une manoeuvre tentante, et je l’ai moi-même utilisée plus d’une fois, mais c’est malhonnête. Je crois qu’on serait moins tenté d’y avoir recours si on se rappelait que les avantages d’un mensonge sont toujours éphémères. » – Collected Essays, Journalism, and Letters

1984 en 2018

Que peut nous apporter la lecture de 1984 en 2018? Si le nom du roman est souvent utilisé pour évoquer une société ultra répressive et sécuritaire, son intérêt ne réside pas tant dans l’omniprésence des caméras de surveillance que dans son message éthique et politique. Orwell nous livre une mise en garde contre les dérives d’une partie de sa famille politique qui ne recule pas devant l’utilisation du mensonge pour servir la cause socialiste, au risque de se perdre, et contre des doctrines « d’une telle absurdité que seuls les intellectuels peuvent y croire » et qui portent en elles les germes du totalitarisme.
Parce que le soucis de vérité est étranger à un grand nombre de socialistes et révolutionnaires contemporains et que les doctrines relativistes et constructivistes trouvent encore des échos favorables chez certains individus qui se pensent progressistes, alors la lecture de 1984 est toujours nécessaire.

A lire également

D’Orwell:
La Ferme des animaux, pour une satire de la révolution russe.
Hommage à la Catalogne, pour un récit autobiographique sur sa participation à la guerre d’Espagne.

Sur Orwell:
George Orwell : de la guerre civile espagnole à « 1984 » de Louis Gill qui approfondi les liens entre 1984 et l’expérience personnelle d’Orwell.
Orwell ou l’horreur de la politique de Simon Leys pour saisir un peu mieux la pensée politique d’Orwell en s’appuyant sur des éléments biographiques.

Notes

[1] Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique
[2] George Orwell, The Road to Wigan Pier
[3] G.O., Dans la dèche à Paris et à Londres
[4] « Je fis l’expérience de la pauvreté et de l’échec. Ceci augmenta ma haine naturelle de toute autorité, et me rendit pleinement conscient, pour la première fois, de l’existence des classes travailleuses. » G.O., Collected Essays, Journalism, and Letters
[5] « A mon avis, rien n’a plus contribué à corrompre l’idéal originel du socialisme que cette croyance que la Russie serait un pays socialiste et que chaque initiative de ses dirigeants devrait être excusée, sinon imitée. Je suis convaincu que la destruction du mythe soviétique est essentielle si nous voulons relancer le mouvement socialiste. » G.O., Collected Essays, Journalism, and Letters
[6] « C’était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière avait pris le dessus. A peu près tous les immeubles de quelque importance avaient été saisis par les ouvriers et sur tous flottaient des drapeaux rouges ou les drapeaux rouge et noir des anarchistes[…] » G.O., Hommage à la Catalogne
[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Journ%C3%A9es_de_mai_1937_%C3%A0_Barcelone
[8] Louis Gill,  George Orwell : de la guerre civile espagnole à « 1984 »
[9] http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/4625#tocto1n1
[10] J. Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité
[11] « Comme d’habitude, les personnes arrêtées le furent sans avoir été inculpées. Cela n’empêchait pas les journaux communistes de Valence de lancer de façon flamboyante une histoire de « complot fasciste » monstre, avec communication par radio avec l’ennemi, documents signés à l’encre sympathique, etc. » – Hommage à la Catalogne

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« Le Bio – Au risque de se perdre » de Frédéric Denhez

Dans cet ouvrage Frédéric Denhez nous propose une réflexion sur la pratique agricole du bio et au rapport, souvent irrationnel, que nous avons avec lui entant que consommateurs. Cette réflexion repose sur la différence qu’il fait entre deux aspects de l’agriculture biologique: Le bio, celui du label AB, des cahiers des charges et de champs de tomates hors-sol importées d’Espagne, et la bio, celle du respect des sols, de l’environnement et qui constitue une philosophie humaniste.

L’auteur nous présente en premier lieu une brève histoire de l’agriculture française, du néolithique à nos jours, et met en lumières les « origines troubles du mouvement bio ». On y apprend entre autre que le premier magasin La Vie Claire est créé par un sympathisant antisémite et eugéniste, Henry-Charles Geffroy, ou encore que la biodynamie est une pratique pseudo-scientifique née dans la tête d’un national-socialiste, Rudolf Steiner, qui est également le père de l’anthroposophie. On questionnera également les différences de goût et d’impact sur la santé entre produits bio et conventionnels, le rapport aux grandes et moyennes surfaces, les dérives industrielles, etc.

On déplorera cependant deux choses. La première est l’emploi très approximatif de l’adjectif « chimique » pour désigner les produits de synthèse. La seconde est l’absence d’analyse du traitement médiatique, souvent partial, des études scientifiques faites autour du bio, du glyphosate et des pesticides.[1]

Mais Le Bio – Au risque de se perdre reste une lecture intéressante, surtout pour les profanes agricoles, qui amène des questions essentielles pour penser l’agriculture et le monde de demain.

[1] Voir notamment Pesticides et répétition de Un Monde Riant.

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Histoire inclusive

Assassin’s Creed Origins est un jeu vidéo sorti en octobre 2017 et développé par les studios Ubisoft Montréal dans lequel on incarne un Medjaÿ, un protecteur du peuple égyptien, du temps de la prise de pouvoir de Cléopâtre. Assassin’s Creed est une franchise dont chaque jeu se déroule à une époque différente. Une grosse partie de la communication faite avant la sortie du jeu insistait sur son intérêt historique et les développeurs ont récemment mis au point un mode « visite guidée » dans laquelle on troque les armes pour des commentaires historiques sur les coutumes de l’époque ou la description de villes égyptiennes.
Un des éléments de cette visite pédagogique laisse pourtant perplexe. En visitant la ville d’Alexandrie nous pouvons contempler un cours en plein air adressé à des garçons et des filles. Serions-nous en présence d’une véritable école mixte grecque? Les coutumes helléniques étaient-elles si égalitaires en matière de sexisme? Point du tout. Ubisoft nous fournit même une explication à travers une note intitulée «Gameplay inclusif»:

Ici, on peut voir des garçons et des filles suivant un cours dispensé par un des rhéteurs de l’époque. Notre équipe a choisi d’inclure des élèves des deux sexes dans l’univers du jeu. Si cette présentation est contraire à la réalité historique, l’équipe a préféré privilégier, dans le jeu, une approche inclusive rejetant le sexisme historique.

Quelle bien étrange façon d’aborder l’histoire et le sexisme. Si Ubisoft manipule les faits c’est, nous dit-on, pour rejeter le «sexisme historique». Mais comment peut-on penser les sociétés grecques, romaines et égyptiennes en niant leur part de sexisme? Il est bon de rappeler que dans les sociétés grecques et romaines les femmes ne pouvaient pas devenir des citoyennes et n’avaient pas de droits politiques qui étaient réservés aux hommes. Comment concilier ce fait avec l’apparition soudaine d’une éducation mixte? Comment penser la construction historique des luttes féministes si on efface le sexisme qui les a fait naître au fil des siècles? Ce révisionnisme historique va à l’encontre de la (bonne) volonté de départ des développeurs du jeu.
Soit on se place du côté de la pédagogie et d’une tentative de véracité historique en montrant les différences de traitement entre hommes et femmes, soit on se soumet au politiquement correct et on évite de froisser quelques égos incapables de faire la différence entre faits historiques et caution du sexisme. Mais on ne peut raisonnablement pas faire les deux.

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« Biologie du Pouvoir », de Jean-Didier Vincent

Il est 17h, je sors du travail et rentre chez moi en voiture. Heure de pointe oblige, je me retrouve bloqué au rond point de l’avenue de la Gineste en descendant de Bourran par l’avenue Roland Boscary. La circulation est au ralenti et il y a une dizaine de voitures devant moi qui attend de s’engager. Les automobilistes qui sont sur le rond point sont prioritaires, comme chacun sait, et ceux qui attendent pour s’engager ne le sont pas, ils doivent céder le passage et attendre que la voix soit libre pour avancer. A priori on est pas près de rentrer à la maison puisque le bouchon semble s’étendre jusqu’à la zone de Bel Air. Pourtant, en observant le comportement des automobilistes, quelque chose me saute aux yeux. La règle formelle de la priorité est délaissée au profit d’une autre: avant de passer, presque tous les véhicules qui circulent sur le rond point abandonnent leur priorité à un autre véhicule qui s’engage en le remerciant. Il me semble après coup que le geste est plus « juste » que le code de la route qui est indifférent au contexte du bouchon. Appliqué à la lettre, le code de la route condamnerait une partie des automobilistes à attendre de longues dizaines de minutes avant de pouvoir circuler et créerait certainement davantage de bouchons. Ce même sentiment de justice semble donc avoir en plus une utilité. Comment l’expliquer?
Nous pouvons peut-être trouver quelques éléments de réponse dans Biologie du Pouvoir[1] du neurobiologiste et neuropsychiatre Jean-Didier Vincent, également auteur de Elisée Reclus , géographe, anarchiste, écologiste.

Justice

« La motivation pour la justice est apparue à l’origine dans un environnement où s’est exercée une forte pression pour stabiliser la coopération au sein des groupes. Plusieurs espèces de primates montrent une aversion profonde pour l’iniquité et répugnent de recevoir moins de satisfaction qu’un partenaire social. Des études chez les macaques ont montré des centres nerveux du cerveau qui font la distinction chez les partenaires sociaux entre des distributions bénéficiaires ou désavantageuses : le striatum et le cortex préfrontal latéral. Il convient également de signaler le rôle du cingulum antéro-dorsal qui intervient dans la prédiction des intentions des uns et des autres, et favorise ainsi la coopération dans les groupes et leur adaptation. Il est probable que ces capacités développent la sensibilité chez l’homme et son aptitude à coopérer qui font de lui « un individu social extrême ». Le plaisir de coopérer entre les humains est une pression majeure dans l’évolution des hommes. »
La réponse active ou passive d’un individu à une injustice qu’il subit est appelée inequity aversion (IA) de premier ordre. Dans notre exemple cela se traduirait par l’exaspération et les probables vocifération d’un automobiliste immobilisé depuis longtemps et qui ne pourrait pas s’engager dans le rond point à cause de la règle de priorité qui pourraient vite lui apparaitre comme totalement arbitraires. Mais « il existe une IA de deuxième ordre propre à l’homme et aux grands singes ; elle consiste à abandonner un bénéfice immédiat afin de stabiliser des relations de coopération entre les individus. Cela implique que l’on soit capable d’anticiper l’IA de premier ordre chez le partenaire et son impact négatif sur les relations intersubjectives, en devançant ses conséquences, avec l’assurance d’une équité rétablie entre les partenaires. » Et pas d’anticipation de l’IA chez l’autre sans empathie.

Empathie

« Compatir, c’est souffrir de la souffrance d’autrui ou jouir de son plaisir ; plus largement, c’est éprouver en soi les passions d’autrui. La compassion exige la présence effective et affective de l’autre. Face à cet autre, je me trouve devant mon semblable : il est ému et je suis ému par son émotion. […] l’empathie apparait comme une fonction indispensable à la vie sociale chez les animaux. Son développement sur des millions d’années, grâce à l’augmentation des capacités cognitives et l’enrichissement du répertoire émotif, a contribué à l’évolution des primates conduisant notamment à cet animal de société qu’est l’homme. […] L’homme compassionnel apparait environ neuf cent mille ans avant le présent, au début du paléolithique inférieur, période où il a appris le langage à double articulation et la marche debout. »

Violence et cruauté

Cependant l’homme n’est pas qu’empathique, il est aussi capable de prendre du plaisir à voir son semblable souffrir. Jean-Didier Vincent laisse donc la biologie pour donner une explication anthropologique et historique de l’exploitation systémique de la cruauté et de la violence humaine par les structures dominantes pour se maintenir au pouvoir. Ainsi il prend l’exemple des combats de gladiateurs dans les arènes de l’empire romain et celui de l’empire aztèque fondé sur une religion sacrificielle.

Biologie du pouvoir aborde également les questions du Big Data, de la démocratie, de l’État, des monstres politiques et de l’idéal anarchiste. Ces thèmes sont autant de pistes que l’on se doit d’explorer pour se forger une opinion sur la nature humaine et le politique.

[1] https://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences/neurosciences/biologie-du-pouvoir_9782738138064.php

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Mister President

A l’occasion du nouvel an, Emmanuel Macron a présenté ses vœux à la télévision. Un exercice classique pour les présidents de la république. Cependant, un passage de son discours a fait un peu de bruit: « Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour votre pays. »
Si le patriotisme est une tare dont souffre notre société depuis des siècles, ce n’est pas tous les jours qu’un président français reprend mot pour mot une citation de John Fitzgerald Kennedy dans un de ses discours. Comment être surpris par un tel coup de com’ de la part de notre jeune président? Déjà le mercredi 20 décembre 2017, Cyril Hanouna, le présentateur de l’émission anti-culturelle Touche pas à mon poste, envoie une quarantaine de sosies de Marilyn Monroe à l’Élysée pour lui souhaiter un bon anniversaire suite à un échange téléphonique surréaliste entre les deux individus retranscrit en direct à la télévision. La référence au « Happy Birthday, Mister President » de Marilyn à JFK le 19 mai 1962 est évident.
Mais Emmanuel ne veut pas passer pour un président volage: « J’ai ma Marilyn à moi donc c’est avec elle que je vais fêter mon anniversaire, c’est Brigitte ». Mais sa Brigitte, il en ferait plutôt sa Jacqueline Kennedy que sa Marilyn Monroe. Il aura d’ailleurs proposé d’officialiser le statut de première dame. Or le statut de première dame n’est institutionnalisé que dans un seul pays: les États-Unis…
Dans Civilisation, Régis Debray nous fait aussi remarquer qu’alors qu’il est candidat à l’élection présidentielle en 2017, Macron « écoute La Marseillaise non les bras le long du corps, mais dans la posture exigée des citoyens américains lors de l’exécution de l’hymne national: bras droit replié, main sur le cœur. »


Ces influences sont-elles le fruit de l’attention que portait la French-American Fondation (créée par Valéry Giscard d’Estaing et Gerald Ford en 1976) au futur président? Ce dernier fut effectivement membre de la promotion 2012 des Young Leaders. Ces « jeunes meneurs », âgés entre 30 et 40 ans, sont repérés pour leur potentiel à jouer un rôle important dans l’avenir du pays et des relations franco-américaines sur le plan politique, scientifique, médiatique ou financier. Depuis 1981 ce sont plus de 400 autres personnes qui ont bénéficié de ce programme. La promotion 2012 compte également dans ses rangs Cédric Villani, député LREM, et Édouard Philippe, premier ministre du gouvernement Macron.
L’avenir du pays dans lequel nous vivons est-il entre les mains d’un nostalgique des USA des années 60?

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Art et religion en Aveyron

La troupe de théâtre toulousaine l’An 01 s’est vue décommander un spectacle qu’elle devait jouer dans plusieurs collèges et lycées aveyronnais. En cause un article du site d’extrême-droite Riposte Catholique intitulé « Le lobby LGBT fait son entrée dans l’enseignement catholique de l’Aveyron » qui a été largement relayé par la fachosphère et les restes de la manif pour tous 12, pourtant auto-dissoute en mai 2016[1]. Que ce soit pour éviter toute polémique ou par choix idéologique, la chef d’un établissement où devait être jouée la pièce a envoyé une lettre à la troupe de l’An 01 dans laquelle elle leur interdit « de se produire dans plusieurs lycées privés de l’Aveyron où devait se jouer une dizaine de représentations dès [ce jeudi] et jusqu’au 1er décembre, décision prise en concertation avec le diocésain de l’Enseignement Catholique », soit avec l’évêque François Fonlupt et le directeur diocésain Claude Bauquis. Nous avons alors décidé d’aller voir cette pièce dont le contenu, visiblement hautement subversif, fait trembler les représentants de l’Église chargés d’éduquer nos enfants[2].
Nous avons pu voir la pièce qui a été jouée dimanche 19 novembre à Bruejouls, sous l’œil du chef d’établissement du collège Saint Joseph qui avait décommandé la pièce. Durant les 50 minutes de spectacle les stéréotypes liés aux genres féminin et masculin sont listés avec la participation du public puis questionnés. Les hommes doivent-ils forcément être forts et sûrs d’eux ? Les femmes sont-elles toutes fragiles ? Si je suis fragile ou que j’aime le rose, est-ce que je ne peux pas être un homme ? Voici exactement en quoi consiste « X, Y et moi ? »: des questions. La troupe ne prétend à aucun moment apporter des réponses mais uniquement mettre en lumière les inégalités qui existent encore dans notre société entre hommes et femmes, telles les différences de salaire ou de répartition des sexes dans de nombreuses professions. Un seul et court passage interroge la norme hétérosexuelle lorsque le personnage joué par l’acteur Yohan Bret se demande s’il peut aimer les hommes et les femmes tout en étant un homme. La religion n’est jamais mentionnée durant la pièce. Pas vraiment de quoi affoler l’Église ou les établissements scolaires privés. Au contraire, les parents d’élèves du collège Saint Joseph à Rodez ont finalement reçu une lettre qui fait état du maintien des représentations:
    « Des responsables institutionnels, chefs d’établissements et enseignants ont depuis assisté à la représentation.  Il en ressort que celle-ci est de qualité et invite à réfléchir sur l’égalité et la complémentarité hommes / femmes. Le débat qui fait suite, et qui fait partie intégrante de la représentation, permet de s’éclairer mutuellement et participe au discernement. Il a donc été décidé de maintenir les représentations initialement prévues. »
La représentation serait aussi maintenue au collège Sainte Marie à Cassagnes-Bégonhès.
Pendant ce temps, le cinéma de Millau diffuse le film Dieu n’est pas mort suivit d’un débat organisé par l’église protestante de Millau « La Source d’Eau Vive ». Le film raconte l’histoire du professeur de philosophie Radisson, interprété par Kevin Sorbo, qui demande à ses étudiants d’attester par écrit que Dieu est mort. L’un d’entre eux, Josh Wheaton,  joué par Shane Harper, s’y refuse. Son professeur le met alors au défi de prouver le contraire. Notons déjà la vacuité du défi imposé par le professeur à son élève. Demander des preuves de l’existence de Dieu est une entreprise futile car son existence relève de la croyance et non de la connaissance.[3]
Le film mise tout sur l’émotion et nous présente une panoplie de personnages caricaturaux à souhait. Le professeur de philosophie est un athée arrogant qui a une attitude horrible envers sa femme chrétienne qu’il traite comme sa servante et rabaisse devant ses amis. L‘étudiant Chinois, toujours sérieux et travailleur, qui ne connaît rien à la chrétienté, ne demande pourtant qu’à être évangélisé au grand dam de son père Businessman qui refuse l’existence de dieu. A la fin, il décidera de suivre Jésus comme tous les personnages du film qui ont été évangélisés. L’étudiante musulmane est forcée de se voiler par son père et écoute la bible sur son Ipod en cachette. Son père découvrant cela la bat et la rejette. Le révérend noir Jude qui vient d’arriver en Amérique répète à longueur de journée « god is good » à chaque situation en rigolant et répare même les voitures en priant.
La théorie de l’évolution de Darwin est critiquée par l’étudiant lors de son exposé. Il tente de démontrer que si Dieu n’existe pas, alors tout est permis, car il n’y a plus de morale, plus de limites, plus de règles…
La foi du héros, aidé par son prêtre, lui permettra de trouver des réponses à toutes ses questions et à affronter un monde impur, à suivre sa voie (on nous parle du pêcher tout le temps… de la morale…). Le film se termine magistralement, le méchant professeur de philosophie athée se fait renverser par une voiture, mais heureusement des chrétiens sont là et lui disent qu’il a de la chance puisqu’il il va mourir mais que Dieu, dans sa grande sagesse, ne l’a pas tué sur le coup. Il aura tout juste le temps de se faire baptiser…
A Millau des affiches annonçant la diffusion du film ont fleuri dans toute la ville. Il est même surprenant d’avoir pu trouver l’affiche du film sur la vitrine d’une association Millavoise laïque. Surprenant car l’association n’est pas religieuse, alors pourquoi ont-ils une telle affiche sur leur vitrine ? Car ils n’étaient tout simplement pas au courant de la nature du film… Bien entendu l’association a enlevé l’affiche une fois mise au courant.
 
Concernant le spectacle décommandé dans les lycées, la problématique nous apparait plus large que celle de la seule question du genre ou de l’homophobie. Pourquoi existe-t-il encore, dans un État prétendument laïque, des établissements scolaires sous influence d’institutions religieuses et subventionnés par l’État ? Comment concevoir que l’on puisse prétendre faire cohabiter le développement intellectuel, l’esprit critique et la censure religieuse ?

Dans ce genre de situation la veille contre l’obscurantisme et les institutions religieuses prend tout son sens et le spectacle de l’An 01 n’aurait probablement jamais été reprogrammé si l’affaire n’avait pas fait du bruit jusqu’à en lire un article dans Le Monde[4]. Il n’y a pas d’acquis contre l’obscurantisme. Si nous baissons la garde, si nous ne restons pas vigilants, les églises feront tout pour revenir en force et s’insérer dans les débats publics et nos vies privées.

André et Tarzan

[1] https://www.ladepeche.fr/article/2016/05/15/2344732-la-manif-pour-tous-precise.html
[2] A Rodez la moitié des collèges et la majorité des lycées sont privés.
[3] Sur le thème de la croyance et des preuves de l’existence ou non existence de Dieu, voir Croire ou ne pas croire ? par Hygiène Mentale.
[4] http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/11/18/en-aveyron-le-diocese-annule-un-spectacle-sur-l-egalite-hommes-femmes-dans-des-colleges_5216938_3224.html

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Nos Morts pour la France

Lors de la première guerre mondiale, le patriotisme a coûté la vie à environ 18,6 millions de personnes. 9,7 millions de morts militaires et 8,9 millions pour les civils. Aujourd’hui, 99 ans plus tard, à l’occasion des commémorations du 11 novembre « jour du souvenir », le patriotisme est toujours bien là, toujours à l’honneur, drapeaux bleu blanc rouge flottants partout, dans les lycées comme dans les jardins, exhibés en toute occasion, comme si la mémoire des massacres passés ne servait à rien. A cette absurdité, il faut en ajouter encore une autre : au nombre des 1,3 millions de soldats « morts pour la France » et aux 95 000 soldats morts aussi mais sans avoir obtenu la mention, il faut encore ajouter environ 650 fusillés pour l’exemple. Quatre articles du code de justice militaire sont surtout à l’origine de ces condamnations : les articles 213 sur l’abandon de poste en présence de l’ennemi et 218 concernant la désobéissance en présence de l’ennemi, ainsi que l’article 233 voies de fait sur supérieur en service et article 238 désertion à l’ennemi. Ce furent des procès rapides, tenus par des tribunaux sous forme de conseils de guerre spéciaux, composés de trois officiers dont la décision était exécutoire, sans appel et sans délai. La justice devenait ainsi un outil disciplinaire destiné à intimider les hommes et forcer l’obéissance. Ce fut le sort de 650 soldats français qui furent ainsi jugés et exécutés sommairement, essentiellement durant la période 1914 -1915. Parmi eux, 12 soldats aveyronnais. Aucun de ces 12 hommes à ce jour n’a été réhabilité. Alors que le Canada a réhabilité ces fusillés pour l’exemple en 2001, la Nouvelle Zélande en 2000 et le Royaume Uni par voie législative en 2006, la France n’a toujours pas œuvré pour la reconnaissance globale de ses fusillés pour l’exemple, afin de réunir ensemble toutes les victimes de cette immense boucherie absurde. Les cérémonies de commémoration sont allées bon train, grands discours, gerbes, tambours et petits fours mais l’hypocrisie demeure.

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Rodez: Manifestation intersyndicale le 16 novembre

Ce jeudi 16 novembre divers syndicats (CGT, FO, FSU, etc) appellent à manifester place d’armes à Rodez à 14h30 et à observer une journée de grève « contre la politique libérale » du gouvernement.

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Le revenu universel, une fausse bonne idée?

L’idée d’accorder à tout le monde un revenu de base est réapparue avec les dernières élections présidentielles à travers la proposition de Benoit Hamon (PS). Il s’agirait d’assurer une indemnité ou un complément de salaire pour les foyers les moins aisés comme expliqué sur le site de campagne [1] du candidat:

Dès l’âge de 18 ans, pour toute personne gagnant moins de 1,9 smic brut par mois soit 2800 € (ou 5600 € pour un couple), le RUE (revenu universel d’existence) apportera un gain de pouvoir d’achat et un gain de sécurité.[…] Le RUE représentera en moyenne un gain de pouvoir d’achat de près de 2000 euros par an pour 19 millions de Français.[…] Le Revenu Universel, c’est un levier de lutte contre la pauvreté avec la garantie automatique de ne jamais avoir moins de 600 euros par mois pour vivre.

Pour les sans emplois le revenu universel consiste concrètement en un RSA attribué d’office. Ce dernier est actuellement de 545€ [2] pour une personne vivant seule et sans enfant. Le gain financier est donc d’une cinquantaine d’euros. Mais le revenu universel d’existence (RUE) a un montant variable en fonction des allocations que l’on perçoit. Pour calculer à combien revient le RUE d’une personne sans emploi mais bénéficiant d’allocations, utilisons le simulateur de RUE du site de campagne de Benoit Hamon. Admettons que notre situation nous donne droit à 200€ d’allocations (APL par exemple), notre RUE serait de 546€. Soit le montant du RSA actuel. Comme il est difficilement concevable qu’une personne bénéficiant du RSA n’ai pas droit à quelques allocations pour le logement ou autre aides financières, on peut établir que le RUE ne dépasserait qu’exceptionnellement le montant du RSA actuel. Et qu’en est-il des enfants à charge? Si le RUE entend concerner les personnes de 18 ans et plus, tout porte à croire que les allocations perçues par un parent isolé ou un couple avec enfant vont encore réduire le montant du RUE, alors que le RSA pour une personne ayant un enfant à charge s’élève à 818€. On voit mal quelle conception du progrès social peut avoir Benoit Hamon. On peut aussi se demander si les promesses de « gain de pouvoir d’achat » et de « sécurité » concernent les plus pauvres.

Faisons la même chose pour calculer les compléments de salaire. Pour un salaire brut de 2800€, soit environ 2150€ net pour un salarié non cadre, le RUE s’élève à 5€ mensuels pour un revenu final de 2155€. Pour un SMIC à 1480€ brut en 2017 [3], soit environ 1140€ net, le RUE s’élève à 195€, pour un revenu final de 1335€. Si le SMIC est accompagné de 200€ d’allocations, le RUE n’est plus que de 143€ pour un revenu final de 1483€. Financièrement, le revenu universel proposé par Benoit Hamon semble plus intéressant pour les personnes ayant déjà un travail mais qui sont payées au SMIC que pour les bénéficiaires du RSA. La vie de château sans travailler restera donc réservée aux rentiers.

Sur le papier l’idée d’assurer à tous les ressources nécessaires à la survie en société capitaliste semble louable (pour des capitalistes), quoique l’idée d’un gain substantiel de pouvoir d’achat ne semble pas correspondre aux calculs effectués plus haut. Mais un tel revenu n’effacerait pas les inégalités dans notre société qui sont fondamentalement liées à sa structure hiérarchique et à son mode de production basé sur la propriété privée. Les bénéficiaires du revenu universel resteront dominés sur le plan économique et politique.
Les personnes qui effectuent un travail à haut niveau de compétence professionnelle nécessitant de longues études seront toujours mieux rémunérées et donc mieux placées hiérarchiquement. Il sera toujours possible de justifier le fait d’engranger des bénéfices par le travail des autres au nom de la propriété d’une entreprise ou d’actions. La socio-culture générée par la société capitaliste qui veut que la réussite de sa vie se mesure à l’épaisseur du porte-feuille sera toujours présente et les bénéficiaires du revenu universel, comme ceux du RSA aujourd’hui, seront toujours considérés comme des parasites et des feignants. Les différences de salaires qui persisteront se traduiront toujours pas des différences d’accès à la culture, aux études, aux loisirs et les classes sociales continueront à se reproduire dans un déterminisme si difficilement transgressable.

Mais le revenu universel pourrait aussi être la réponse à un autre problème lié à l’évolution des moyens de production. Si dans nos sociétés la production est toujours plus élaborée et optimisée c’est grâce à une automatisation croissante nécessitant un savoir professionnel toujours plus abstrait. On pourrait voir dans l’introduction du concept de revenu universel, à l’instar de ce qu’imaginait Henri Laborit dans La Nouvelle Grille [4], une volonté de préparer le terrain à la société automatisée, ou même une conséquence de celle-ci:

Les sociétés modernes étant de plus en plus avides et consommatrices d’informations spécialisées et de moins en moins de force de travail mécanique humain, la loi de l’offre et de la demande aboutit à l’établissement de hiérarchies économiques et de pouvoir professionnel fondées sur l’information. La durée de la scolarité augmente et, qui plus est, on parle de recyclage professionnel, c’est-à-dire de ré-enrichissement informatif au cours même de la vie professionnelle. Si le « peuple » représente la masse la moins informée professionnellement d’une nation, dans un tel système il est certain qu’il ne pourra conquérir un pouvoir politique. En poussant jusqu’à la caricature on pourrait même imaginer des sociétés futures dans lesquelles on paierait à ne rien faire, le travail étant presque totalement automatisé, des masses humaines non informées professionnellement et devenues en conséquence inutiles. On leur assurerait donc un pouvoir économique moyen pour les dédommager de l’abandon total qu’elles feraient de leur pouvoir politique aux individus mieux informés professionnellement, donc plus utilisables, dans la création, la programmation et le contrôle des machines de production des marchandises.

Le revenu universel est-il une nouvelle soupape de sécurité de nos sociétés hiérarchisées pour canaliser le malaise social et éviter l’apparition de crises ou n’est-il qu’une tentative naïve d’introduire un semblant de dignité chez ceux qui auraient plutôt intérêt à s’octroyer davantage de pouvoir politique?

 

[1] https://www.benoithamon2017.fr/rue/
[2] http://droit-finances.commentcamarche.net/faq/3562-rsa-2017-calcul-montant-et-simulation-du-rsa-2017
[3] http://droit-finances.commentcamarche.net/faq/3567-smic-2017-2018-montant-mensuel-du-smic
[4] Se référer au chapitre VI de La Nouvelle Grille pour les questions de la hiérarchie économique basée sur le degré d’abstraction du savoir professionnel, de la plus-value et du pouvoir politique: https://refractairejournal.noblogs.org/post/2017/10/30/lecture-dhenri-laborit-la-lutte-des-classes/

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