Merci Soulages

Dimanche 4 novembre je m’empressais d’aller voir l’exposition temporaire du musée Fenaille qui portait sur l’île de Pâques. C’était ma dernière chance avant qu’elle ne déménage et ça tombait plutôt bien puisqu’on était le 1er dimanche du mois, ce qui est traditionnellement synonyme de gratuité des musées.
Quelle ne fût pas ma surprise lorsque l’hôtesse qui m’accueille me demande 11€ pour voir l’exposition. Devant ma mine déconfite elle m’explique que la suppression de la gratuité des musées est la conséquence de l’ouverture du musée Soulages. Elle croit également bon d’insister sur le fait que mon billet me permet également d’aller visiter ce dernier. Je pars donc découvrir mon exposition, plus léger de 11€ mais lourd de contrariété. Rien à dire, l’expo est intéressante et plutôt bien fournie. J’apprends plein de choses et mon amertume s’estompe un peu.

Cependant, cette histoire de gratuité disparue me tracasse. Le musée Soulages est le troisième et dernier musée en date de Rodez avec les musées Fenaille (archéologie, art, histoire du Rouergue) et Denys Puech (beaux-arts). On aurait légitimement pu penser que, malgré le fait qu’il abrite un art inaccessible à la majorité des individus, cette dépense de 25 millions d’euros allait améliorer l’accès à la culture des ruthénois. Et bien c’est tout le contraire qui se produit.  Au lieu de payer sa visite de l’exposition permanente des musées et d’aller occasionnellement découvrir gratuitement les expositions temporaires chaque 1er dimanche du mois, nous voilà contraints de dépenser 11€ à chaque fois que quelque chose de nouveau arrive sur Rodez. Ce qui est d’autant plus triste que la visite du musée Denys Puech n’est presque justifiée que par ses expositions temporaires tant on a rapidement fait le tour de son exposition permanente.

La culture à Rodez n’est plus pour toutes les bourses.

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Quelle liberté pour l’anarchie?

Dans son discours[1] prononcé à l’Athénée royal de Paris en 1819, Benjamin Constant établit une distinction entre deux conceptions de la liberté. La liberté des anciens et la liberté des modernes.

La liberté des anciens, ou liberté politique, consiste « à exercer collectivement, mais directement, plusieurs parties de la souveraineté toute entière ». Nous sommes libres dès lors qu’on participe aux affaires publiques, qu’on participe à établir les lois auxquelles nous devons obéir. L’individu est gratifié par l’exercice politique car il vit dans une cité dont la taille restreinte lui permet de peser politiquement et d’être reconnu: « Chacun sentant avec orgueil tout ce que valait son suffrage, trouvait dans cette conscience de son importance personnelle, un ample dédommagement » aux sacrifices faits pour préserver leurs droits politiques.
Cette conception de la liberté aboutit cependant à une prééminence de la société sur l’individu: « en même temps que c’était là ce que les anciens nommaient liberté, ils admettaient comme compatible avec cette liberté collective l’assujettissement complet de l’individu à l’autorité de l’ensemble. »
Constant évoque les travers des sociétés anciennes dans lesquelles aucune indépendance n’est laissée à l’individu: « Terpandre ne peut chez les Spartiates ajouter une corde à sa lyre sans que les éphores[2] ne s’offensent. Dans les relations les plus domestiques, l’autorité intervient encore. Le jeune Lacédémonien[3] ne peut visiter librement sa nouvelle épouse. A Rome, les censeurs portent un œil scrutateur à l’intérieur des familles. Les lois règlent les mœurs, et comme les mœurs tiennent à tout, il n’y a rien que les lois ne règlent. »
Cette liberté a pour conséquence contradictoire d’accorder aux individus la souveraineté politique et d’en faire parallèlement des « esclaves dans tous les rapports privés. » Les droits individuels n’existent pas et l’individu est englouti par la société, il s’y soumet totalement.
Parmi les cités grecques antiques, la plus moderne (dans sa conception de la liberté) serait Athènes dont les citoyens jouissaient d’une relative liberté personnelle par rapport aux autres cités.

La liberté des modernes, ou liberté morale, consiste en la sécurité de la jouissance privée à travers des droits individuels tels que la liberté d’opinion, de culte et la propriété privée. Elle marque une indépendance vis à vis du corps social et la prééminence du droit de l’individu sur celui ci. Mais cette liberté éloigne l’individu des considérations politiques qui s’en remet à un système représentatif sur lequel il n’a que peu d’emprise et ne cherche aucune satisfaction liée à l’exercice de la chose politique car déjà occupé et satisfait par la jouissance de sa sphère privée. De plus l’individu moderne vit dans une société qui n’est pas à la même échelle que les cités grecques antiques, il est noyé dans la masse et la gratification tirée de la reconnaissance liée à l’exercice de la choses politique est largement diminuée: « Perdu dans la multitude, l’individu n’aperçoit presque jamais l’influence qu’il exerce. »
L’individu voit son droit politique réduit au « droit, pour chacun, d’influer sur l’administration du Gouvernement, soit par la nomination de tous ou certains fonctionnaires, soit par des représentations, des pétitions, des demandes, que l’autorité est plus ou moins obligée de prendre en considération.

Les différentes expériences socialistes du XXe siècle nous ont montré que la prise de pouvoir, par un parti ou quelque individu, au nom du peuple cumulaient les effets néfastes de ces deux définitions de la liberté. Non seulement les sociétés socialistes autoritaires ne laissent aucune place aux libertés individuelles, à l’image de la Russie bolchévique sous Lénine puis Staline, mais le pouvoir n’est pas exercé collectivement, il est confisqué par un parti ou des individus qui prétendent être les représentants de la volonté populaire. Pour reprendre l’exemple russe, on peut légitimement voir dans l’apparition des soviets une aspiration à l’exercice collectif de la politique, et dans leur mise sous tutelle par le parti bolchévique une confiscation de la souveraineté politique. Alors que le socialisme est censé être synonyme d’émancipation, les individus vivant dans une telle société ne peuvent prétendre jouir ni de la liberté politique ni de libertés privées.

Aussi, entant qu’anarchistes, gardons nous de faire l’impasse sur cette question et essayons de déterminer quelle liberté nous voulons. La réponse déterminera à quel type d’organisation politique nous devrons aspirer.

Quelles sont les limites de la compétence de la collectivité? Doit-on tout décider de manière collective? Doit-on nous même, sous prétexte d’autogestion, légiférer sur tout ce qui peut se prêter au vote? Allons-nous tous, indépendamment de nos compétences, décider de la politique ferroviaire fédérale, par exemple, dans le cadre d’une société fédéraliste libertaire? Même en diminuant le temps de travail, aurons-nous seulement le temps de légiférer sur toutes ces choses? Allons-nous être obligés de sacrifier nos libertés privée pour me besoin de la politique? Si les athéniens pouvait occuper leurs journées à la politique c’est parce qu’ils se reposaient sur une masse considérable d’esclaves qui travaillent à leur place, ce qui ne semble pas être une option souhaitable dans une société anarchiste. Avons-nous les compétences pour légiférer sur tout? Si les savants et philosophes antiques pouvaient prétendre à un savoir encyclopédique, l’étendue de nos connaissances rend de telles prétentions fantasques de nos jours.

Le projet fédéraliste libertaire devra nécessairement poser les limites de la légifération collective car nous n’avons ni le temps ni les compétences pour prétendre décider de tout. Il n’est pas souhaitable que l’évaluation des compétences médicales d’un médecin soit soumise au jugement d’une assemblée composée de profanes. Il s’agit de trouver un équilibre entre liberté politique entant que pratique collective, et délégation, représentation (sous couvert de mandat impératif). Il s’agit aussi de déterminer l’échelle à laquelle nous pratiquons collectivement la politique afin qu’elle reste gratifiante et qu’elle permette une reconnaissance de l’individu, de son poids politique afin qu’il se dirige de lui-même vers la pratique politique. Il convient également de trouver l’équilibre entre gratification liée à l’exercice politique et jouissance dans la sphère privée. Une fois que nous aurons entrepris de répondre à ces questions, nous pourrons prétendre au pragmatisme.

[1] De la liberté des anciens comparée à celle des modernes – Benjamin Constant, 1819

[2] Les éphores sont les cinq magistrats spartiates élus par le peuple et qui composent le gouvernement.

[3] Spartiate.

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Le milieu associatif et le PIR

Suite au succès du film 120 battements par minutes, l’association de lutte contre le sida Act Up mise en lumière dans le film a vu le nombre de ses membres augmenter très rapidement. Mais la notoriété attire toute sorte d’individus, y compris certaines espèces d’idéologues en quête de plateformes pour diffuser leurs idées. C’est de ce genre de manœuvres dont s’est plaint Rémy Hamai en avril dernier suite à sa démission du poste de président de l’association. On pouvait le lire dénoncer « l' »entrisme » de quelques militants politiques, venus notamment du Parti des Indigènes de la République »[1] et s’inquiéter de voir la même chose se produire « dans d’autres associations, dans d’autres collectifs, ou d’autres syndicats… […]Des associations féministes, notamment. »

L’entrée de militants et militantes du PIR dans des associations LGBT et féministes est d’autant plus troublant que, non contents de remettre au goût du jour la théorie des races et le relativisme culturel, leur parti est connu pour les sorties homophobes[2] et anti-féministes[3] de sa porte parole, Houria Bouteldja.

Un peu plus de 5 mois plus tard il semblerait que les allégations de Rémy Hamai se vérifient en partie avec la dernière sortie du Planning Familial 13 sur Facebook:

Outre le barbarisme que constitue la traduction littérale de « empower », nous découvrons que la modestie, qui se manifeste à travers le port du voile pour « certaines femmes » et donc le fait de se cacher du regard des autres, serait une vertu féministe qui aiderait la femme à s’émanciper.
Mais cette image d’une femme noire voilée qui s’émancipe en cachant ses cheveux est accolée à l’image d’une femme blanche qui s’émancipe en se montrant nue. La possibilité de montrer son corps est mise au même niveau que la nécessité de le cacher. Voilà la conception de la liberté et du féminisme du Planning Familial 13.

Le relativisme culturel et le rejet de l’universalisme ne sont pas l’apanage du PIR mais ces derniers en sont probablement les représentants les plus zélés, surtout lorsqu’il s’agit de prendre position en faveur de l’islamisme et du patriarcat « indigène ».
Espérons que l’avertissement de Rémy Hamai soit entendu et entraine une réelle prise de conscience dans le milieu associatif.

[1] https://www.lexpress.fr/actualite/crise-a-act-up-on-se-faisait-traiter-de-racistes_1997356.html

[2] https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20160613.OBS2489/l-homophobie-est-elle-une-resistance-farouche-a-l-imperialisme-occidental.html

[3] https://blogs.mediapart.fr/melusine-2/blog/200616/bouteldja-ses-soeurs-et-nous

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Quand Rodez jugeait les communards

Vous connaissez probablement l’histoire de la Commune de Paris. Le 18 mars 1871 la population parisienne prend les armes contre le gouvernement versaillais et instaure une république qui adopte des pratiques proches de l’autogestion et de la démocratie directe. Mais cet élan révolutionnaire ne se limite pas à Paris et très vite d’autres villes s’embrasent comme Marseille, Lyon, Saint-Étienne, Toulouse, Le Creusot, Limoges et Narbonne. A Narbonne justement, on apprend que Paris se soulève. Le 24 mars, le commandant de la Garde nationale est finalement autorisé à distribuer une certaine quantité de fusils à ses hommes. La distribution dégénère. Toute la garde nationale se présente, ainsi que d’autres citoyens. Le peuple en armes, sur la place de l’Hôtel de ville, scande : « La Commune ! La Commune ! » L’Hôtel de ville est envahi. C’est Émile Digeon, républicain « intransigeant » du Club de la Révolution, qui monte au balcon de l’Hôtel de ville et proclame la « constitution de la Commune centrale de l’arrondissement de Narbonne, avec union à celle de Paris ». Il en sera le « chef provisoire ». Mais la Commune narbonnaise est défaite le lendemain par le gouvernement de Thiers. Le procès des 44 civils interpellés se fera en novembre 1871 à… Rodez. Ce procès marquera très fortement Émile Pouget, anarchiste et syndicaliste originaire de Pont-de-Salars alors âgé de 11 ans. Après cette expérience, Digeon deviendra anarchiste, ce dont se félicite Louise Michel: « Brave Digeon ! Il avait vu tant de choses qu’au retour de Calédonie nous l’avons retrouvé anarchiste, de révolutionnaire autoritaire qu’il avait été, sa grande intégrité lui montrant le pouvoir comme la source de tous les crimes entassés contre les peuples. »

Extrait du Réfractaire n°5 de Janvier 2016

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Aveyron: Camping anarchiste

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Que vois-je?

Lors de la manifestation de syndicats, organisations et partis de gauche du 26 mai à Paris, certaines personnes se sont indignées devant un photomontage représentant Emmanuel Macron en uniforme nazi. D’autant plus que beaucoup ont cru y voir un drapeau israélien.

L’objet de la discorde

Sur les réseaux sociaux les réactions ne se sont pas faites attendre. La page facebook Jewpop déplore un « point Godwin rapidement atteint avec Macron caricaturé en uniforme nazi, brassard israélien au bras »[1] et celle de Conspiracy Watch fait remarquer que « les concepteurs de cette pancarte ont discrètement orné la manche droite de l’uniforme d’un… drapeau israélien. »[2] Ces derniers ont depuis revu leur jugement suite à de nombreux commentaires qui signalaient l’existence d’un insigne nazi similaire à ce qui apparait sur la caricature.[3]

L’insigne de destruction de blindés, ou Panzervernichtungsabzeichen

Pourtant, nombreux sont ceux qui ont cru reconnaitre le bleu du drapeau israélien sur l’épaule du costume nazi. Et pour cause, les images que nous percevons ne sont pas le reflet exact de ce que nous transmettent nos yeux, elles sont interprétées par notre cerveau qui s’efforce de rendre l’image conforme à ce que nous connaissons. C’est ce phénomène qui est à l’origine de nombreuses illusions d’optique.

Ici les cases A et B sont bien de la même couleur mais notre cerveau nous construit une image dans laquelle la case B est plus claire car elle se situe dans ce que nous interprétons comme une zone d’ombre qui est censée assombrir les couleurs.

Dans le cas de notre caricature, le logo de l’insigne allemand est presque inconnu du grand public alors que celui du drapeau israélien nous est généralement très familier. Aussi nous connaissons un contexte de regain de l’antisémitisme. C’est peut-être pourquoi nous sommes nombreux à avoir été trompés par notre cerveau lorsqu’il a interprété l’image avec ce qu’il connaissait et nous a fait croire que la caricature comportait une référence à Israël, quoi que la comparaison entre le gouvernement Macron et le régime nazi soit déjà suffisamment déplacé et outrancier en soi.

De manière plus générale, il apparait que notre perception de la réalité puisse être biaisée en ce qui concerne nos perceptions, ce que nous pouvons tous expérimenter à travers les illusions d’optique, mais aussi dans nos raisonnements qui sont sujets à des biais cognitifs qui altèrent notre jugement.[4] Comment tempérer ces erreurs naturelles si ce n’est en généralisant la compréhension de ces mécanismes? La compréhension du monde dans lequel nous vivons ne peut se faire sans une tentative d’évaluation de la fiabilité des outils qui nous servent à l’appréhender, et cela s’applique également à la politique. Comment prendre « librement » des décisions, en pleine connaissance de cause, et comment pratiquer l’exercice démocratique si nous n’avons pas les moyens de discerner le vrai du faux? Que l’on soit un démocrate libéral partisan de la démocratie représentative et parlementaire ou un libertaire désireux de voir naitre une société basée sur la démocratie directe, c’est le soucis de véracité et la connaissance de nos propres biais qui garantit que chacun puisse exprimer une opinion conforme à ses intérêts. Et c’est précisément dans ce sens que doit aller l’anarchisme s’il prétend être une doctrine émancipatrice, en portant au cœur de ses valeurs morales le soucis de véracité et en participant concrètement et activement à cette généralisation de la compréhension de nos propres biais.

 

[1] https://www.facebook.com/jewpop/photos/a.258584703457.139099.178863993457/10155775177293458/?type=3&theater&ifg=1

[2] https://www.facebook.com/ConspiracyWatchFR/posts/10160562313105096

[3] https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Insigne_de_destruction_de_blind%C3%A9s

[4] Voir le cas très intéressant de la loi de Bayes: https://www.youtube.com/watch?v=3FOrWMDL8CY&list=PLuL1TsvlrSnckd9PLK7dMcbBf4YiHI_l5&index=3

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Laissez leur les mensonges

Triomphe de la vérité, Jobbé-Duval

Les rumeurs qui ont suivi l’évacuation de la fac de Tolbiac à Paris et qui faisaient état d’un étudiant dans le coma, suite à une prétendue chute causée par la police, ont fait beaucoup de bruit.[1] Trois autoproclamés étudiants se revendiquant de la « Commune libre de Tolbiac » auraient assisté à cette chute et se sont confiés à Reporterre, site d’information dont on a pu constater ici même qu’il était peu enclin à vérifier la véracité des témoignages.[2] On peut également entendre Leïla, une de ces trois étudiants, dans Le Média[3] (la Pravda de Jean-Luc Mélenchon) raconter face caméra qu’elle a pu voir les pompiers récupérer un étudiant qui serait, au moment où elle parle, dans le coma.

Les mêmes personnes qui n’ont aucun mal à condamner les politiciens qui mentent en toute impunité et les Fake News d’extrême-droite ont été les premiers à relayer la fausse information parce qu’elle venait de sources syndicales ou gauchistes.

S’il ne s’agit pas d’une tentative de décrédibilisation du mouvement étudiant, quel pourrait être l’objectif d’un tel mensonge? Tourner l’opinion publique contre l’État en le faisant mentir lorsque la préfecture annonce une évacuation sans « aucun blessé grave »[4], ou contre la police en exposant une énième démonstration de sa violence? Et dans quel but? Enfanter une autre manifestation anti-répression? Développer le ressentiment des étudiants et militants qui ont cru voir un nouveau Rémi Fraisse assassiné? Est-ce qu’il n’y a pas déjà assez de mensonges, de violences policières, de manifestants éborgnés ou morts pour qu’on se garde d’en inventer des nouveaux? Est-ce qu’on n’a pas déjà eu la preuve que ce genre de drames ne suffisait pas à « mobiliser les masses »?

La bataille pour l’opinion publique coûte que coûte est celle de la politique institutionnelle, des partis politiques et de ceux qui veulent se faire élire, cette espèce d’individus qui se moquent totalement de la vérité puisque la seule vision du monde qui vaille à leurs yeux est celle qui les fera accéder le plus rapidement au pouvoir.

Si nous aspirons à changer la société, il nous faut d’abord la comprendre. Et on ne comprend pas le monde en se basant sur des images d’Épinal et des caricatures. On le fait en s’appuyant sur la réalité des faits, loin des appels à l’émotion et des mensonges bien intentionnés. Il est donc impératif, pour toute personne qui souhaite sincèrement changer les choses, d’observer une éthique qui donne à la vérité un priorité absolue. Non pas que le mensonge soit absolument « mal » (on défendra facilement qu’il est préférable de mentir aux agents de la Gestapo lorsqu’on cache des juifs dans son grenier) mais il est totalement contre-productif lorsqu’il s’agit d’influer sur l’opinion publique dans une optique sincèrement révolutionnaire. Si les deux recouraient également au mensonge et à la calomnie, qu’est-ce qui distinguerait alors le révolutionnaire du politicien? Rien, si ce n’est le prétexte pour lequel ils mentent.

Il est nécessaire d’être honnête envers soi-même et avec les autres si on souhaite développer des analyses pertinentes qui nous permettent de choisir des modes d’action efficaces. Les postures, les dogmes et la négation des faits n’ont jamais fait une révolution. Nous ne pourrons être libres que quand nous connaitrons les mécanismes et la nature réelle de ce qui nous opprime. Pour cela il faut faire preuve d’honnêteté intellectuelle et chercher, à l’instar des scientifiques, à contrarier nos opinions et nos théories en les confrontant aux faits. Il ne s’agit pas de faire de la révolution une science, mais bien d’emprunter à la science sa rigueur pour, espérons, jouir d’une efficacité analogue dans notre entreprise de transformation sociale.

Il est impératif de ne jamais accepter la calomnie et le mensonge comme des outils de lutte qui pourraient être légitimes ou efficaces. Nous devons les condamner avec la plus grande fermeté, comme ceux qui les profèrent, de droite comme de gauche, conservateurs comme autoproclamés révolutionnaires.

Quand ta pensée invoque ta confiance
Avec la science il faut te concilier
C’est le savoir qui forge la conscience
L’être ignorant est un irrégulier
Si l’énergie indique un caractère
La discussion en dit la qualité
Entends réponds mais ne sois pas sectaire
Ton avenir est dans la vérité

Le Triomphe de l’Anarchie, Charles d’Avray

 

[1] http://www.liberation.fr/france/2018/04/24/blesse-grave-a-tolbiac-un-temoin-avoue-avoir-menti-le-site-reporterre-retropedale_1645623
[2] Se référer aux propos fantasques (exagérations du nombre de participants, présence de la CNT) relayés par le site au sujet de Nuit Debout à Rodez: https://reporterre.net/A-Rodez-et-a-Millau-Nuit-debout-prend-petite-racine
[3] https://www.youtube.com/watch?v=mA2ZNpVw9Mo
[4] https://www.francetvinfo.fr/societe/education/parcoursup/evacuation-de-la-fac-de-tolbiac-la-prefecture-de-police-assure-qu-elle-n-a-constate-aucun-blesse-grave_2715630.html

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« 1984 » de George Orwell

1984 est un roman d’anticipation de George Orwell dans lequel nous découvrons un futur totalitaire à travers le regard de Winston Smith. Il est surtout connu pour sa critique du totalitarisme comme l’ont connu la Russie soviétique et de l’Allemagne nazie. Il l’est moins pour les faits historiques et l’expérience personnelle de l’auteur qui sont à l’origine de cette fiction. Et pour cause, nombreux sont ceux qui ont voulu faire passer 1984 pour une critique libérale (dans le sens du libéralisme économique) du socialisme en taisant le passif révolutionnaire et en travestissant les opinions politiques de George Orwell. Si « Orwell ignorait le marxisme; […] avait un mépris total (et justifié) pour une bonne partie de l’intelligentsia socialiste [et] maudissait l’ensemble de l’expérience communiste »[1], il n’en était pas moins un socialiste convaincu et s’affligeait que son idéal de justice et de liberté soit « entièrement enseveli sous des couches superposées de prétentions doctrinaires et de progressisme-à-la-dernière-mode, en sorte qu’il est comme un diamant caché sous une montage de crottin. »[2]
Si son passage par la police coloniale britannique en Birmanie et sa découverte de la vie des prolétaires parisiens et londoniens[3] amorcèrent son orientation politique[4], celui qui se définissait à la fois comme socialiste[5] et « anarchiste conservateur »[1] allait confirmer et embrasser pleinement son idéal politique lors de sa participation à la guerre d’Espagne.
Envoyé par l’Independent Labour Party anglais dans une milice du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste) espagnol pour combattre le fascisme, il fera l’expérience de la révolution[6], du front et de la trahison contre-révolutionnaire du Parti Communiste, notamment en vivant les tristement célèbres journées de mai 1937.[7] Dans Hommage à la Catalogne Orwell raconte comment, après avoir survécu à une blessure à la gorge causée par une balle franquiste, il manqua de peu d’être fusillé par les forces républicaines et staliniennes qui traquaient les membres du POUM déclaré illégal. Son expérience de la guerre civile espagnole fût absolument décisive et donna presque à elle seule naissance à 1984.[8]

Réalisme contre constructivisme

Si 1984 a beaucoup à dire sur l’expérience bolchévique et le totalitarisme, il présente également un intérêt dans sa critique du constructivisme.

« Au point de départ et foncièrement, le constructivisme est une thèse épistémologique, stipulant non pas simplement que la connaissance résulte d’une construction mais, plus radicalement, que cette construction ne relève pas d’une adéquation avec un réel éventuel. Pour le constructivisme, la connaissance n’est pas contrainte par la réalité, si tant est qu’elle existe effectivement. Plus encore, « la connaissance [que le sujet] peut construire d’un réel est celle de sa propre expérience du réel » (Jean-Louis Le Moigne, 1995 : 67). De la sorte, le constructivisme est conduit à considérer – en lien avec la médiation cognitive –, que la connaissance est construite dans et par des systèmes de représentations qui ne doivent rien à la réalité, que « [la] représentation construit la connaissance qu’ainsi elle constitue » (ibid. : 69). La connaissance n’est donc pas en correspondance avec le réel. En conséquence, le constructivisme récuse toute prétention à l’objectivité et à la vérité ou, comme Jean-Louis Le Moigne préfère l’écrire, implique une « renonciation consciente à la valeur de vérité objective » (ibid. : 68). Pour résumer, je propose de caractériser la thèse épistémologique du constructivisme comme un « anti-objectivisme cognitif ». »[9]

Winston Smith travaille au ministère de la Vérité où il effectue un travail de réécriture de l’Histoire en modifiant les archives pour que leur contenu ne contredise pas le discours actuel du Parti. Le ministère de la Vérité peut effacer le nom d’un membre du Parti dans un article suite à une condamnation, modifier les dates ou lieux de certains évènements et même changer le nom des nations contre lesquelles il était en guerre. Winston est lui même dégoûté et terrifié par l’activité qu’il exerce.

« L’effrayant était que tout pouvait être vrai. Que le parti puisse étendre son bras vers le passé et dire d’un évènement : cela ne fut jamais, c’était bien plus terrifiant que la simple torture ou que la mort. » 1984

Son désir de révolte le conduit à se confier à O’Brien qu’il croit être dissident mais qui est en réalité un agent dévoué au Parti. Winston sera enfermé et torturé par O’Brien qui tentera également de le convertir à sa doctrine.

« – Nous commandons à la matière, puisque nous commandons à l’esprit. La réalité est à l’intérieur du crâne. Vous apprenez par degrés, Winston. Il n’y a rien que nous puissions faire. Invisibilité, lévitation, tout. Je pourrais laisser le parquet et flotter comme une bulle de savon si je le voulais. Je ne le désire pas parce que le Parti ne le désire pas. Il faut vous débarrasser l’esprit de vos idées du XIXe siècle sur les lois de la nature. Nous faisons les lois de la nature.[…]
– Mais le monde lui-même n’est qu’une tache de poussière. Et l’homme est minuscule, impuissant! Depuis quand existe-t-il? La terre, pendant des milliers d’années, a été inhabitée.
– Sottise. La terre est aussi vieille que nous, pas plus vieille. Comment pourrait-elle être plus âgée? Rien n’existe que par la conscience humaine.
– Mais les rochers sont pleins de fossiles d’animaux disparus, de mammouths, de mastodontes, de reptiles énormes qui vécurent sur terre longtemps avant qu’on eût jamais parlé des hommes?
– Avez-vous jamais vu ces fossiles, Winston? Naturellement non. Les biologistes du XIXe siècle les ont inventés. Avant l’homme, il n’y avait rien. Après l’homme, s’il pouvait s’éteindre, il n’y aurait rien. Hors de l’homme, il n’y a rien. » – 1984

O’Brien tient un discours constructiviste radical qui ne se contente pas de suggérer que nos représentations de la réalité sont déterminées par nos empreintes socioculturelles, mais que la réalité entant que telle n’a pas d’existence indépendante. Il est anti-réaliste. Winston, au contraire, est un réaliste car il pense que le monde a existé, existe et continuera d’exister en dehors de la conscience humaine. Pour Orwell « le concept de vérité objective est celui de quelque chose qui existe en dehors de nous, quelque chose qui est à découvrir, et non quelque chose qu’on peut fabriquer selon les besoins du moment. Ce qu’il y a de vraiment effrayant dans le totalitarisme, ce n’est pas qu’il commette des atrocités mais qu’il s’attaque à ce concept. »[10] Il s’oppose donc naturellement au constructivisme qui tend à relativiser les concepts de vrai et de faux.

Pourtant l’univers de 1984 n’est pas régit par les lois de la doctrine constructiviste d’O’Brien. S’il considère qu’il n’existe pas de réalité indépendante de l’esprit humain, ce postulat est cependant nécessaire à la pratique scientifique qui vise à connaitre la nature de cette réalité et à en exposer les lois. L’Angsoc tient bien un discours anti-science mais il ne peut se résoudre à en abandonner la pratique quand il doit obtenir des résultats.

« Actuellement, la science, dans le sens ancien du mot, a presque cessé d’exister dans l’Océania. Il n’y a pas de mot pour science en novlangue. La méthode empirique de la pensée sur laquelle sont fondées toutes les réalisations du passé, est opposée aux principes les plus essentiels de l’Angsoc[…] Mais dans les matières d’une importance vitale – ce qui veut dire, en fait, la guerre et l’espionnage policier – l’approche empirique est encore encouragée ou, du moins, tolérée. » 1984

Cette hypocrisie montre bien l’intérêt du discours constructiviste pour le pouvoir, qui sait très bien l’abandonner lorsque cela est nécessaire. Il ne lui sert pas à expliquer le monde et à connaitre ses lois, mais uniquement à maintenir sa domination.

Descartes au secours de Winston

Lors de ses séances de torture, les questionnements auxquels Winston doit faire face peuvent s’apparenter à ceux de René Descartes dans les Méditations métaphysiques. Winston fait face, comme Descartes, à un malin génie qui met toute son entreprise à le tromper, à le persuader que rien n’existe et qui veut le faire douter de sa propre existence. Ce dieu trompeur s’appelle O’Brien.

« – Vous n’existez pas, dit O’Brien.
Une fois encore un sentiment d’impuissance assaillit Winston. Il savait, ou pouvait imaginer les arguments qui prouvaient sa propre non-existence. Mais ils n’avaient pas de sens, c’était des jeux de mots. Est-ce que la constatation : « Vous n’existez pas », ne contenait pas une absurdité de logique? » – 1984

Pour parer à l’éventualité d’un malin génie qui souhaiterait le tromper, Descartes met tout en doute. Il est sceptique devant ses propres sens et doute de l’existence même de son corps. Une seule chose résiste à son scepticisme: Il pense, il est. Cette certitude devient une vérité car elle se présente clairement et distinctement à son esprit. Pour être prises pour vraies, les autres idées devront se présenter à lui avec la même clarté et aussi distinctement. Critère qu’adopte implicitement Winston en confondant « évident » et « vrai ».

« Et cependant, c’était lui qui avait raison ! Ils avaient tort, et il avait raison. Il fallait défendre l’évident, le bêta et le vrai. Les truismes sont vrais, cramponne-toi à cela. Le monde matériel existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau est humide, et les objets qu’on lâche tombent vers le centre de la terre. Avec le sentiment […] qu’il posait un axiome important, il écrivit : “La liberté, c’est de dire que deux et deux font quatre. Quand cela est accordé, le reste suit.” » – 1984

Malheureusement la méthode cartésienne ne sera d’aucune aide à Winston qui finira par épouser les délires de son tortionnaire avant d’être condamné à mort.

Le Novlangue

Le Novlangue est un autre aspect majeur de 1984. Dans une optique constructiviste, sa généralisation aurait des conséquences terribles. Si rien n’existe hors de notre pensée, alors une pensée limitée par un langage appauvri donne accès à un monde limité où la rébellion et la liberté ne sont même plus possibles. Mais comme nous l’avons dit plus haut, Big Brother ne semble pas adhérer sincèrement au constructivisme et le Novlangue aurait alors un but moins radical. Il ne servirait qu’à limiter les capacités d’expression des individus qui se verraient dépossédés des termes servant à émettre une critique à l’encontre de Big Brother. Une analyse plus complète en est faite dans cette vidéo:

L’Espagne

Pour comprendre l’importance de la vérité et du mensonge chez Orwell nous devons revenir à la guerre d’Espagne. Le 2 mai 1937 le central téléphonique de Barcelone, contrôlé par la Confédération Nationale du Travail (syndicat anarchiste), est attaqué par la Garde d’assaut. A partir de cet évènement des combats de rues opposèrent membres de la CNT et du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (parti marxiste antistalinien) d’un côté aux forces de la république, de la généralité de Catalogne, du Parti Communiste Espagnol et du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol de l’autre. Si Orwell prend part aux combats pour défendre les locaux du POUM, il sera surtout marqué par les calomnies et le traitement médiatique de l’affaire.

« Il était évident que le choix de la version officielle des troubles de Barcelone était déjà arrêté: ils devaient être présentés comme un soulèvement de la « cinquième colonne » fasciste fomenté uniquement par le POUM[…]
Le service des Postes fonctionnait à nouveau, les journaux communistes de l’étranger recommençaient à arriver et faisaient preuve, dans leur compte-rendu des troubles de Barcelone, non seulement d’un violent esprit de parti, mais naturellement aussi d’une inexactitude inouïe dans la présentation des faits. » – Hommage à la Catalogne

Suite aux journées de mai, les journaux révolutionnaires du POUM et des anarchistes subirent la censure de la république. Ces mesures vinrent compléter un arsenal de propagande déjà bien fourni et préparèrent la mise hors la loi du POUM qui vit bientôt ses membres mis en prison puis, pour une bonne partie d’entre eux, fusillés[11]. Bien que n’ayant jamais appartenu directement au POUM, Orwell avait intégré ses milices et échappa de peu à l’arrestation grâce à l’incompétence d’un garde-frontière. Le POUM était présenté par les communistes comme une organisation crypto-fasciste qui devait nuire à la république et faciliter le débarquement de troupes allemandes et italiennes à Barcelone.

« Tôt dans ma vie, je m’étais aperçu qu’un journal ne rapporte jamais correctement aucun événement , mais en Espagne, pour la première fois, j’ai vu rapporter dans les journaux des choses qui n’avaient plus rien à avoir avec les faits, pas même le genre de relation vague que suppose un mensonge ordinaire. J’ai vu rapporter de grandes batailles là où aucun combat n’avait eu lieu et un complet silence là où des centaines d’hommes avaient été tués. J’ai vu des soldats qui avaient bravement combattus dénoncés comme des lâches et des traîtres, et d’autres qui n’avaient jamais essuyé un coup de feu salués comme les héros de victoires imaginaires, j’ai vu les journaux de Londres débiter ces mensonges et des intellectuels zélés construire des superstructures émotionnelles sur des événements qui n’avaient jamais eu lieu. » – Réflexions sur la guerre d’Espagne

Suite à ces évènements, la vérité prendra une place particulière dans le discours d’Orwell. Mais dire la vérité ne devient pas nécessairement chez lui une déontologie qui voudrait que des actes soient, en soi, condamnables ou non. Sa morale est d’avantage conséquentialiste, elle évalue une action par rapport à ses conséquences, et son soucis de véracité vient du fait que le mensonge ne serait pas efficace sur le long terme.

« L’argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités, car cela « ferait le jeu de » telle ou telle force sinistre est malhonnête, en ce sens que les gens n’y ont recours que lorsque cela leur convient personnellement (…). Sous-jacent à cet argument se trouve habituellement le désir de faire de la propagande pour quelque intérêt partisan, et de museler les critiques en les accusant d’être « objectivement » réactionnaires. C’est une manoeuvre tentante, et je l’ai moi-même utilisée plus d’une fois, mais c’est malhonnête. Je crois qu’on serait moins tenté d’y avoir recours si on se rappelait que les avantages d’un mensonge sont toujours éphémères. » – Collected Essays, Journalism, and Letters

1984 en 2018

Que peut nous apporter la lecture de 1984 en 2018? Si le nom du roman est souvent utilisé pour évoquer une société ultra répressive et sécuritaire, son intérêt ne réside pas tant dans l’omniprésence des caméras de surveillance que dans son message éthique et politique. Orwell nous livre une mise en garde contre les dérives d’une partie de sa famille politique qui ne recule pas devant l’utilisation du mensonge pour servir la cause socialiste, au risque de se perdre, et contre des doctrines « d’une telle absurdité que seuls les intellectuels peuvent y croire » et qui portent en elles les germes du totalitarisme.
Parce que le soucis de vérité est étranger à un grand nombre de socialistes et révolutionnaires contemporains et que les doctrines relativistes et constructivistes trouvent encore des échos favorables chez certains individus qui se pensent progressistes, alors la lecture de 1984 est toujours nécessaire.

A lire également

D’Orwell:
La Ferme des animaux, pour une satire de la révolution russe.
Hommage à la Catalogne, pour un récit autobiographique sur sa participation à la guerre d’Espagne.

Sur Orwell:
George Orwell : de la guerre civile espagnole à « 1984 » de Louis Gill qui approfondi les liens entre 1984 et l’expérience personnelle d’Orwell.
Orwell ou l’horreur de la politique de Simon Leys pour saisir un peu mieux la pensée politique d’Orwell en s’appuyant sur des éléments biographiques.

Notes

[1] Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique
[2] George Orwell, The Road to Wigan Pier
[3] G.O., Dans la dèche à Paris et à Londres
[4] « Je fis l’expérience de la pauvreté et de l’échec. Ceci augmenta ma haine naturelle de toute autorité, et me rendit pleinement conscient, pour la première fois, de l’existence des classes travailleuses. » G.O., Collected Essays, Journalism, and Letters
[5] « A mon avis, rien n’a plus contribué à corrompre l’idéal originel du socialisme que cette croyance que la Russie serait un pays socialiste et que chaque initiative de ses dirigeants devrait être excusée, sinon imitée. Je suis convaincu que la destruction du mythe soviétique est essentielle si nous voulons relancer le mouvement socialiste. » G.O., Collected Essays, Journalism, and Letters
[6] « C’était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière avait pris le dessus. A peu près tous les immeubles de quelque importance avaient été saisis par les ouvriers et sur tous flottaient des drapeaux rouges ou les drapeaux rouge et noir des anarchistes[…] » G.O., Hommage à la Catalogne
[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Journ%C3%A9es_de_mai_1937_%C3%A0_Barcelone
[8] Louis Gill,  George Orwell : de la guerre civile espagnole à « 1984 »
[9] http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/4625#tocto1n1
[10] J. Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité
[11] « Comme d’habitude, les personnes arrêtées le furent sans avoir été inculpées. Cela n’empêchait pas les journaux communistes de Valence de lancer de façon flamboyante une histoire de « complot fasciste » monstre, avec communication par radio avec l’ennemi, documents signés à l’encre sympathique, etc. » – Hommage à la Catalogne

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« Le Bio – Au risque de se perdre » de Frédéric Denhez

Dans cet ouvrage Frédéric Denhez nous propose une réflexion sur la pratique agricole du bio et au rapport, souvent irrationnel, que nous avons avec lui entant que consommateurs. Cette réflexion repose sur la différence qu’il fait entre deux aspects de l’agriculture biologique: Le bio, celui du label AB, des cahiers des charges et de champs de tomates hors-sol importées d’Espagne, et la bio, celle du respect des sols, de l’environnement et qui constitue une philosophie humaniste.

L’auteur nous présente en premier lieu une brève histoire de l’agriculture française, du néolithique à nos jours, et met en lumières les « origines troubles du mouvement bio ». On y apprend entre autre que le premier magasin La Vie Claire est créé par un sympathisant antisémite et eugéniste, Henry-Charles Geffroy, ou encore que la biodynamie est une pratique pseudo-scientifique née dans la tête d’un national-socialiste, Rudolf Steiner, qui est également le père de l’anthroposophie. On questionnera également les différences de goût et d’impact sur la santé entre produits bio et conventionnels, le rapport aux grandes et moyennes surfaces, les dérives industrielles, etc.

On déplorera cependant deux choses. La première est l’emploi très approximatif de l’adjectif « chimique » pour désigner les produits de synthèse. La seconde est l’absence d’analyse du traitement médiatique, souvent partial, des études scientifiques faites autour du bio, du glyphosate et des pesticides.[1]

Mais Le Bio – Au risque de se perdre reste une lecture intéressante, surtout pour les profanes agricoles, qui amène des questions essentielles pour penser l’agriculture et le monde de demain.

[1] Voir notamment Pesticides et répétition de Un Monde Riant.

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Histoire inclusive

Assassin’s Creed Origins est un jeu vidéo sorti en octobre 2017 et développé par les studios Ubisoft Montréal dans lequel on incarne un Medjaÿ, un protecteur du peuple égyptien, du temps de la prise de pouvoir de Cléopâtre. Assassin’s Creed est une franchise dont chaque jeu se déroule à une époque différente. Une grosse partie de la communication faite avant la sortie du jeu insistait sur son intérêt historique et les développeurs ont récemment mis au point un mode « visite guidée » dans laquelle on troque les armes pour des commentaires historiques sur les coutumes de l’époque ou la description de villes égyptiennes.
Un des éléments de cette visite pédagogique laisse pourtant perplexe. En visitant la ville d’Alexandrie nous pouvons contempler un cours en plein air adressé à des garçons et des filles. Serions-nous en présence d’une véritable école mixte grecque? Les coutumes helléniques étaient-elles si égalitaires en matière de sexisme? Point du tout. Ubisoft nous fournit même une explication à travers une note intitulée «Gameplay inclusif»:

Ici, on peut voir des garçons et des filles suivant un cours dispensé par un des rhéteurs de l’époque. Notre équipe a choisi d’inclure des élèves des deux sexes dans l’univers du jeu. Si cette présentation est contraire à la réalité historique, l’équipe a préféré privilégier, dans le jeu, une approche inclusive rejetant le sexisme historique.

Quelle bien étrange façon d’aborder l’histoire et le sexisme. Si Ubisoft manipule les faits c’est, nous dit-on, pour rejeter le «sexisme historique». Mais comment peut-on penser les sociétés grecques, romaines et égyptiennes en niant leur part de sexisme? Il est bon de rappeler que dans les sociétés grecques et romaines les femmes ne pouvaient pas devenir des citoyennes et n’avaient pas de droits politiques qui étaient réservés aux hommes. Comment concilier ce fait avec l’apparition soudaine d’une éducation mixte? Comment penser la construction historique des luttes féministes si on efface le sexisme qui les a fait naître au fil des siècles? Ce révisionnisme historique va à l’encontre de la (bonne) volonté de départ des développeurs du jeu.
Soit on se place du côté de la pédagogie et d’une tentative de véracité historique en montrant les différences de traitement entre hommes et femmes, soit on se soumet au politiquement correct et on évite de froisser quelques égos incapables de faire la différence entre faits historiques et caution du sexisme. Mais on ne peut raisonnablement pas faire les deux.

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