Quand Rodez jugeait les communards

Vous connaissez probablement l’histoire de la Commune de Paris. Le 18 mars 1871 la population parisienne prend les armes contre le gouvernement versaillais et instaure une république qui adopte des pratiques proches de l’autogestion et de la démocratie directe. Mais cet élan révolutionnaire ne se limite pas à Paris et très vite d’autres villes s’embrasent comme Marseille, Lyon, Saint-Étienne, Toulouse, Le Creusot, Limoges et Narbonne. A Narbonne justement, on apprend que Paris se soulève. Le 24 mars, le commandant de la Garde nationale est finalement autorisé à distribuer une certaine quantité de fusils à ses hommes. La distribution dégénère. Toute la garde nationale se présente, ainsi que d’autres citoyens. Le peuple en armes, sur la place de l’Hôtel de ville, scande : « La Commune ! La Commune ! » L’Hôtel de ville est envahi. C’est Émile Digeon, républicain « intransigeant » du Club de la Révolution, qui monte au balcon de l’Hôtel de ville et proclame la « constitution de la Commune centrale de l’arrondissement de Narbonne, avec union à celle de Paris ». Il en sera le « chef provisoire ». Mais la Commune narbonnaise est défaite le lendemain par le gouvernement de Thiers. Le procès des 44 civils interpellés se fera en novembre 1871 à… Rodez. Ce procès marquera très fortement Émile Pouget, anarchiste et syndicaliste originaire de Pont-de-Salars alors âgé de 11 ans. Après cette expérience, Digeon deviendra anarchiste, ce dont se félicite Louise Michel: « Brave Digeon ! Il avait vu tant de choses qu’au retour de Calédonie nous l’avons retrouvé anarchiste, de révolutionnaire autoritaire qu’il avait été, sa grande intégrité lui montrant le pouvoir comme la source de tous les crimes entassés contre les peuples. »

Extrait du Réfractaire n°5 de Janvier 2016

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Aveyron: Camping anarchiste

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Que vois-je?

Lors de la manifestation de syndicats, organisations et partis de gauche du 26 mai à Paris, certaines personnes se sont indignées devant un photomontage représentant Emmanuel Macron en uniforme nazi. D’autant plus que beaucoup ont cru y voir un drapeau israélien.

L’objet de la discorde

Sur les réseaux sociaux les réactions ne se sont pas faites attendre. La page facebook Jewpop déplore un « point Godwin rapidement atteint avec Macron caricaturé en uniforme nazi, brassard israélien au bras »[1] et celle de Conspiracy Watch fait remarquer que « les concepteurs de cette pancarte ont discrètement orné la manche droite de l’uniforme d’un… drapeau israélien. »[2] Ces derniers ont depuis revu leur jugement suite à de nombreux commentaires qui signalaient l’existence d’un insigne nazi similaire à ce qui apparait sur la caricature.[3]

L’insigne de destruction de blindés, ou Panzervernichtungsabzeichen

Pourtant, nombreux sont ceux qui ont cru reconnaitre le bleu du drapeau israélien sur l’épaule du costume nazi. Et pour cause, les images que nous percevons ne sont pas le reflet exact de ce que nous transmettent nos yeux, elles sont interprétées par notre cerveau qui s’efforce de rendre l’image conforme à ce que nous connaissons. C’est ce phénomène qui est à l’origine de nombreuses illusions d’optique.

Ici les cases A et B sont bien de la même couleur mais notre cerveau nous construit une image dans laquelle la case B est plus claire car elle se situe dans ce que nous interprétons comme une zone d’ombre qui est censée assombrir les couleurs.

Dans le cas de notre caricature, le logo de l’insigne allemand est presque inconnu du grand public alors que celui du drapeau israélien nous est généralement très familier. Aussi nous connaissons un contexte de regain de l’antisémitisme. C’est peut-être pourquoi nous sommes nombreux à avoir été trompés par notre cerveau lorsqu’il a interprété l’image avec ce qu’il connaissait et nous a fait croire que la caricature comportait une référence à Israël, quoi que la comparaison entre le gouvernement Macron et le régime nazi soit déjà suffisamment déplacé et outrancier en soi.

De manière plus générale, il apparait que notre perception de la réalité puisse être biaisée en ce qui concerne nos perceptions, ce que nous pouvons tous expérimenter à travers les illusions d’optique, mais aussi dans nos raisonnements qui sont sujets à des biais cognitifs qui altèrent notre jugement.[4] Comment tempérer ces erreurs naturelles si ce n’est en généralisant la compréhension de ces mécanismes? La compréhension du monde dans lequel nous vivons ne peut se faire sans une tentative d’évaluation de la fiabilité des outils qui nous servent à l’appréhender, et cela s’applique également à la politique. Comment prendre « librement » des décisions, en pleine connaissance de cause, et comment pratiquer l’exercice démocratique si nous n’avons pas les moyens de discerner le vrai du faux? Que l’on soit un démocrate libéral partisan de la démocratie représentative et parlementaire ou un libertaire désireux de voir naitre une société basée sur la démocratie directe, c’est le soucis de véracité et la connaissance de nos propres biais qui garantit que chacun puisse exprimer une opinion conforme à ses intérêts. Et c’est précisément dans ce sens que doit aller l’anarchisme s’il prétend être une doctrine émancipatrice, en portant au cœur de ses valeurs morales le soucis de véracité et en participant concrètement et activement à cette généralisation de la compréhension de nos propres biais.

 

[1] https://www.facebook.com/jewpop/photos/a.258584703457.139099.178863993457/10155775177293458/?type=3&theater&ifg=1

[2] https://www.facebook.com/ConspiracyWatchFR/posts/10160562313105096

[3] https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Insigne_de_destruction_de_blind%C3%A9s

[4] Voir le cas très intéressant de la loi de Bayes: https://www.youtube.com/watch?v=3FOrWMDL8CY&list=PLuL1TsvlrSnckd9PLK7dMcbBf4YiHI_l5&index=3

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Laissez leur les mensonges

Triomphe de la vérité, Jobbé-Duval

Les rumeurs qui ont suivi l’évacuation de la fac de Tolbiac à Paris et qui faisaient état d’un étudiant dans le coma, suite à une prétendue chute causée par la police, ont fait beaucoup de bruit.[1] Trois autoproclamés étudiants se revendiquant de la « Commune libre de Tolbiac » auraient assisté à cette chute et se sont confiés à Reporterre, site d’information dont on a pu constater ici même qu’il était peu enclin à vérifier la véracité des témoignages.[2] On peut également entendre Leïla, une de ces trois étudiants, dans Le Média[3] (la Pravda de Jean-Luc Mélenchon) raconter face caméra qu’elle a pu voir les pompiers récupérer un étudiant qui serait, au moment où elle parle, dans le coma.

Les mêmes personnes qui n’ont aucun mal à condamner les politiciens qui mentent en toute impunité et les Fake News d’extrême-droite ont été les premiers à relayer la fausse information parce qu’elle venait de sources syndicales ou gauchistes.

S’il ne s’agit pas d’une tentative de décrédibilisation du mouvement étudiant, quel pourrait être l’objectif d’un tel mensonge? Tourner l’opinion publique contre l’État en le faisant mentir lorsque la préfecture annonce une évacuation sans « aucun blessé grave »[4], ou contre la police en exposant une énième démonstration de sa violence? Et dans quel but? Enfanter une autre manifestation anti-répression? Développer le ressentiment des étudiants et militants qui ont cru voir un nouveau Rémi Fraisse assassiné? Est-ce qu’il n’y a pas déjà assez de mensonges, de violences policières, de manifestants éborgnés ou morts pour qu’on se garde d’en inventer des nouveaux? Est-ce qu’on n’a pas déjà eu la preuve que ce genre de drames ne suffisait pas à « mobiliser les masses »?

La bataille pour l’opinion publique coûte que coûte est celle de la politique institutionnelle, des partis politiques et de ceux qui veulent se faire élire, cette espèce d’individus qui se moquent totalement de la vérité puisque la seule vision du monde qui vaille à leurs yeux est celle qui les fera accéder le plus rapidement au pouvoir.

Si nous aspirons à changer la société, il nous faut d’abord la comprendre. Et on ne comprend pas le monde en se basant sur des images d’Épinal et des caricatures. On le fait en s’appuyant sur la réalité des faits, loin des appels à l’émotion et des mensonges bien intentionnés. Il est donc impératif, pour toute personne qui souhaite sincèrement changer les choses, d’observer une éthique qui donne à la vérité un priorité absolue. Non pas que le mensonge soit absolument « mal » (on défendra facilement qu’il est préférable de mentir aux agents de la Gestapo lorsqu’on cache des juifs dans son grenier) mais il est totalement contre-productif lorsqu’il s’agit d’influer sur l’opinion publique dans une optique sincèrement révolutionnaire. Si les deux recouraient également au mensonge et à la calomnie, qu’est-ce qui distinguerait alors le révolutionnaire du politicien? Rien, si ce n’est le prétexte pour lequel ils mentent.

Il est nécessaire d’être honnête envers soi-même et avec les autres si on souhaite développer des analyses pertinentes qui nous permettent de choisir des modes d’action efficaces. Les postures, les dogmes et la négation des faits n’ont jamais fait une révolution. Nous ne pourrons être libres que quand nous connaitrons les mécanismes et la nature réelle de ce qui nous opprime. Pour cela il faut faire preuve d’honnêteté intellectuelle et chercher, à l’instar des scientifiques, à contrarier nos opinions et nos théories en les confrontant aux faits. Il ne s’agit pas de faire de la révolution une science, mais bien d’emprunter à la science sa rigueur pour, espérons, jouir d’une efficacité analogue dans notre entreprise de transformation sociale.

Il est impératif de ne jamais accepter la calomnie et le mensonge comme des outils de lutte qui pourraient être légitimes ou efficaces. Nous devons les condamner avec la plus grande fermeté, comme ceux qui les profèrent, de droite comme de gauche, conservateurs comme autoproclamés révolutionnaires.

Quand ta pensée invoque ta confiance
Avec la science il faut te concilier
C’est le savoir qui forge la conscience
L’être ignorant est un irrégulier
Si l’énergie indique un caractère
La discussion en dit la qualité
Entends réponds mais ne sois pas sectaire
Ton avenir est dans la vérité

Le Triomphe de l’Anarchie, Charles d’Avray

 

[1] http://www.liberation.fr/france/2018/04/24/blesse-grave-a-tolbiac-un-temoin-avoue-avoir-menti-le-site-reporterre-retropedale_1645623
[2] Se référer aux propos fantasques (exagérations du nombre de participants, présence de la CNT) relayés par le site au sujet de Nuit Debout à Rodez: https://reporterre.net/A-Rodez-et-a-Millau-Nuit-debout-prend-petite-racine
[3] https://www.youtube.com/watch?v=mA2ZNpVw9Mo
[4] https://www.francetvinfo.fr/societe/education/parcoursup/evacuation-de-la-fac-de-tolbiac-la-prefecture-de-police-assure-qu-elle-n-a-constate-aucun-blesse-grave_2715630.html

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« 1984 » de George Orwell

1984 est un roman d’anticipation de George Orwell dans lequel nous découvrons un futur totalitaire à travers le regard de Winston Smith. Il est surtout connu pour sa critique du totalitarisme comme l’ont connu la Russie soviétique et de l’Allemagne nazie. Il l’est moins pour les faits historiques et l’expérience personnelle de l’auteur qui sont à l’origine de cette fiction. Et pour cause, nombreux sont ceux qui ont voulu faire passer 1984 pour une critique libérale (dans le sens du libéralisme économique) du socialisme en taisant le passif révolutionnaire et en travestissant les opinions politiques de George Orwell. Si « Orwell ignorait le marxisme; […] avait un mépris total (et justifié) pour une bonne partie de l’intelligentsia socialiste [et] maudissait l’ensemble de l’expérience communiste »[1], il n’en était pas moins un socialiste convaincu et s’affligeait que son idéal de justice et de liberté soit « entièrement enseveli sous des couches superposées de prétentions doctrinaires et de progressisme-à-la-dernière-mode, en sorte qu’il est comme un diamant caché sous une montage de crottin. »[2]
Si son passage par la police coloniale britannique en Birmanie et sa découverte de la vie des prolétaires parisiens et londoniens[3] amorcèrent son orientation politique[4], celui qui se définissait à la fois comme socialiste[5] et « anarchiste conservateur »[1] allait confirmer et embrasser pleinement son idéal politique lors de sa participation à la guerre d’Espagne.
Envoyé par l’Independent Labour Party anglais dans une milice du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste) espagnol pour combattre le fascisme, il fera l’expérience de la révolution[6], du front et de la trahison contre-révolutionnaire du Parti Communiste, notamment en vivant les tristement célèbres journées de mai 1937.[7] Dans Hommage à la Catalogne Orwell raconte comment, après avoir survécu à une blessure à la gorge causée par une balle franquiste, il manqua de peu d’être fusillé par les forces républicaines et staliniennes qui traquaient les membres du POUM déclaré illégal. Son expérience de la guerre civile espagnole fût absolument décisive et donna presque à elle seule naissance à 1984.[8]

Réalisme contre constructivisme

Si 1984 a beaucoup à dire sur l’expérience bolchévique et le totalitarisme, il présente également un intérêt dans sa critique du constructivisme.

« Au point de départ et foncièrement, le constructivisme est une thèse épistémologique, stipulant non pas simplement que la connaissance résulte d’une construction mais, plus radicalement, que cette construction ne relève pas d’une adéquation avec un réel éventuel. Pour le constructivisme, la connaissance n’est pas contrainte par la réalité, si tant est qu’elle existe effectivement. Plus encore, « la connaissance [que le sujet] peut construire d’un réel est celle de sa propre expérience du réel » (Jean-Louis Le Moigne, 1995 : 67). De la sorte, le constructivisme est conduit à considérer – en lien avec la médiation cognitive –, que la connaissance est construite dans et par des systèmes de représentations qui ne doivent rien à la réalité, que « [la] représentation construit la connaissance qu’ainsi elle constitue » (ibid. : 69). La connaissance n’est donc pas en correspondance avec le réel. En conséquence, le constructivisme récuse toute prétention à l’objectivité et à la vérité ou, comme Jean-Louis Le Moigne préfère l’écrire, implique une « renonciation consciente à la valeur de vérité objective » (ibid. : 68). Pour résumer, je propose de caractériser la thèse épistémologique du constructivisme comme un « anti-objectivisme cognitif ». »[9]

Winston Smith travaille au ministère de la Vérité où il effectue un travail de réécriture de l’Histoire en modifiant les archives pour que leur contenu ne contredise pas le discours actuel du Parti. Le ministère de la Vérité peut effacer le nom d’un membre du Parti dans un article suite à une condamnation, modifier les dates ou lieux de certains évènements et même changer le nom des nations contre lesquelles il était en guerre. Winston est lui même dégoûté et terrifié par l’activité qu’il exerce.

« L’effrayant était que tout pouvait être vrai. Que le parti puisse étendre son bras vers le passé et dire d’un évènement : cela ne fut jamais, c’était bien plus terrifiant que la simple torture ou que la mort. » 1984

Son désir de révolte le conduit à se confier à O’Brien qu’il croit être dissident mais qui est en réalité un agent dévoué au Parti. Winston sera enfermé et torturé par O’Brien qui tentera également de le convertir à sa doctrine.

« – Nous commandons à la matière, puisque nous commandons à l’esprit. La réalité est à l’intérieur du crâne. Vous apprenez par degrés, Winston. Il n’y a rien que nous puissions faire. Invisibilité, lévitation, tout. Je pourrais laisser le parquet et flotter comme une bulle de savon si je le voulais. Je ne le désire pas parce que le Parti ne le désire pas. Il faut vous débarrasser l’esprit de vos idées du XIXe siècle sur les lois de la nature. Nous faisons les lois de la nature.[…]
– Mais le monde lui-même n’est qu’une tache de poussière. Et l’homme est minuscule, impuissant! Depuis quand existe-t-il? La terre, pendant des milliers d’années, a été inhabitée.
– Sottise. La terre est aussi vieille que nous, pas plus vieille. Comment pourrait-elle être plus âgée? Rien n’existe que par la conscience humaine.
– Mais les rochers sont pleins de fossiles d’animaux disparus, de mammouths, de mastodontes, de reptiles énormes qui vécurent sur terre longtemps avant qu’on eût jamais parlé des hommes?
– Avez-vous jamais vu ces fossiles, Winston? Naturellement non. Les biologistes du XIXe siècle les ont inventés. Avant l’homme, il n’y avait rien. Après l’homme, s’il pouvait s’éteindre, il n’y aurait rien. Hors de l’homme, il n’y a rien. » – 1984

O’Brien tient un discours constructiviste radical qui ne se contente pas de suggérer que nos représentations de la réalité sont déterminées par nos empreintes socioculturelles, mais que la réalité entant que telle n’a pas d’existence indépendante. Il est anti-réaliste. Winston, au contraire, est un réaliste car il pense que le monde a existé, existe et continuera d’exister en dehors de la conscience humaine. Pour Orwell « le concept de vérité objective est celui de quelque chose qui existe en dehors de nous, quelque chose qui est à découvrir, et non quelque chose qu’on peut fabriquer selon les besoins du moment. Ce qu’il y a de vraiment effrayant dans le totalitarisme, ce n’est pas qu’il commette des atrocités mais qu’il s’attaque à ce concept. »[10] Il s’oppose donc naturellement au constructivisme qui tend à relativiser les concepts de vrai et de faux.

Pourtant l’univers de 1984 n’est pas régit par les lois de la doctrine constructiviste d’O’Brien. S’il considère qu’il n’existe pas de réalité indépendante de l’esprit humain, ce postulat est cependant nécessaire à la pratique scientifique qui vise à connaitre la nature de cette réalité et à en exposer les lois. L’Angsoc tient bien un discours anti-science mais il ne peut se résoudre à en abandonner la pratique quand il doit obtenir des résultats.

« Actuellement, la science, dans le sens ancien du mot, a presque cessé d’exister dans l’Océania. Il n’y a pas de mot pour science en novlangue. La méthode empirique de la pensée sur laquelle sont fondées toutes les réalisations du passé, est opposée aux principes les plus essentiels de l’Angsoc[…] Mais dans les matières d’une importance vitale – ce qui veut dire, en fait, la guerre et l’espionnage policier – l’approche empirique est encore encouragée ou, du moins, tolérée. » 1984

Cette hypocrisie montre bien l’intérêt du discours constructiviste pour le pouvoir, qui sait très bien l’abandonner lorsque cela est nécessaire. Il ne lui sert pas à expliquer le monde et à connaitre ses lois, mais uniquement à maintenir sa domination.

Descartes au secours de Winston

Lors de ses séances de torture, les questionnements auxquels Winston doit faire face peuvent s’apparenter à ceux de René Descartes dans les Méditations métaphysiques. Winston fait face, comme Descartes, à un malin génie qui met toute son entreprise à le tromper, à le persuader que rien n’existe et qui veut le faire douter de sa propre existence. Ce dieu trompeur s’appelle O’Brien.

« – Vous n’existez pas, dit O’Brien.
Une fois encore un sentiment d’impuissance assaillit Winston. Il savait, ou pouvait imaginer les arguments qui prouvaient sa propre non-existence. Mais ils n’avaient pas de sens, c’était des jeux de mots. Est-ce que la constatation : « Vous n’existez pas », ne contenait pas une absurdité de logique? » – 1984

Pour parer à l’éventualité d’un malin génie qui souhaiterait le tromper, Descartes met tout en doute. Il est sceptique devant ses propres sens et doute de l’existence même de son corps. Une seule chose résiste à son scepticisme: Il pense, il est. Cette certitude devient une vérité car elle se présente clairement et distinctement à son esprit. Pour être prises pour vraies, les autres idées devront se présenter à lui avec la même clarté et aussi distinctement. Critère qu’adopte implicitement Winston en confondant « évident » et « vrai ».

« Et cependant, c’était lui qui avait raison ! Ils avaient tort, et il avait raison. Il fallait défendre l’évident, le bêta et le vrai. Les truismes sont vrais, cramponne-toi à cela. Le monde matériel existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau est humide, et les objets qu’on lâche tombent vers le centre de la terre. Avec le sentiment […] qu’il posait un axiome important, il écrivit : “La liberté, c’est de dire que deux et deux font quatre. Quand cela est accordé, le reste suit.” » – 1984

Malheureusement la méthode cartésienne ne sera d’aucune aide à Winston qui finira par épouser les délires de son tortionnaire avant d’être condamné à mort.

Le Novlangue

Le Novlangue est un autre aspect majeur de 1984. Dans une optique constructiviste, sa généralisation aurait des conséquences terribles. Si rien n’existe hors de notre pensée, alors une pensée limitée par un langage appauvri donne accès à un monde limité où la rébellion et la liberté ne sont même plus possibles. Mais comme nous l’avons dit plus haut, Big Brother ne semble pas adhérer sincèrement au constructivisme et le Novlangue aurait alors un but moins radical. Il ne servirait qu’à limiter les capacités d’expression des individus qui se verraient dépossédés des termes servant à émettre une critique à l’encontre de Big Brother. Une analyse plus complète en est faite dans cette vidéo:

L’Espagne

Pour comprendre l’importance de la vérité et du mensonge chez Orwell nous devons revenir à la guerre d’Espagne. Le 2 mai 1937 le central téléphonique de Barcelone, contrôlé par la Confédération Nationale du Travail (syndicat anarchiste), est attaqué par la Garde d’assaut. A partir de cet évènement des combats de rues opposèrent membres de la CNT et du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (parti marxiste antistalinien) d’un côté aux forces de la république, de la généralité de Catalogne, du Parti Communiste Espagnol et du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol de l’autre. Si Orwell prend part aux combats pour défendre les locaux du POUM, il sera surtout marqué par les calomnies et le traitement médiatique de l’affaire.

« Il était évident que le choix de la version officielle des troubles de Barcelone était déjà arrêté: ils devaient être présentés comme un soulèvement de la « cinquième colonne » fasciste fomenté uniquement par le POUM[…]
Le service des Postes fonctionnait à nouveau, les journaux communistes de l’étranger recommençaient à arriver et faisaient preuve, dans leur compte-rendu des troubles de Barcelone, non seulement d’un violent esprit de parti, mais naturellement aussi d’une inexactitude inouïe dans la présentation des faits. » – Hommage à la Catalogne

Suite aux journées de mai, les journaux révolutionnaires du POUM et des anarchistes subirent la censure de la république. Ces mesures vinrent compléter un arsenal de propagande déjà bien fourni et préparèrent la mise hors la loi du POUM qui vit bientôt ses membres mis en prison puis, pour une bonne partie d’entre eux, fusillés[11]. Bien que n’ayant jamais appartenu directement au POUM, Orwell avait intégré ses milices et échappa de peu à l’arrestation grâce à l’incompétence d’un garde-frontière. Le POUM était présenté par les communistes comme une organisation crypto-fasciste qui devait nuire à la république et faciliter le débarquement de troupes allemandes et italiennes à Barcelone.

« Tôt dans ma vie, je m’étais aperçu qu’un journal ne rapporte jamais correctement aucun événement , mais en Espagne, pour la première fois, j’ai vu rapporter dans les journaux des choses qui n’avaient plus rien à avoir avec les faits, pas même le genre de relation vague que suppose un mensonge ordinaire. J’ai vu rapporter de grandes batailles là où aucun combat n’avait eu lieu et un complet silence là où des centaines d’hommes avaient été tués. J’ai vu des soldats qui avaient bravement combattus dénoncés comme des lâches et des traîtres, et d’autres qui n’avaient jamais essuyé un coup de feu salués comme les héros de victoires imaginaires, j’ai vu les journaux de Londres débiter ces mensonges et des intellectuels zélés construire des superstructures émotionnelles sur des événements qui n’avaient jamais eu lieu. » – Réflexions sur la guerre d’Espagne

Suite à ces évènements, la vérité prendra une place particulière dans le discours d’Orwell. Mais dire la vérité ne devient pas nécessairement chez lui une déontologie qui voudrait que des actes soient, en soi, condamnables ou non. Sa morale est d’avantage conséquentialiste, elle évalue une action par rapport à ses conséquences, et son soucis de véracité vient du fait que le mensonge ne serait pas efficace sur le long terme.

« L’argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités, car cela « ferait le jeu de » telle ou telle force sinistre est malhonnête, en ce sens que les gens n’y ont recours que lorsque cela leur convient personnellement (…). Sous-jacent à cet argument se trouve habituellement le désir de faire de la propagande pour quelque intérêt partisan, et de museler les critiques en les accusant d’être « objectivement » réactionnaires. C’est une manoeuvre tentante, et je l’ai moi-même utilisée plus d’une fois, mais c’est malhonnête. Je crois qu’on serait moins tenté d’y avoir recours si on se rappelait que les avantages d’un mensonge sont toujours éphémères. » – Collected Essays, Journalism, and Letters

1984 en 2018

Que peut nous apporter la lecture de 1984 en 2018? Si le nom du roman est souvent utilisé pour évoquer une société ultra répressive et sécuritaire, son intérêt ne réside pas tant dans l’omniprésence des caméras de surveillance que dans son message éthique et politique. Orwell nous livre une mise en garde contre les dérives d’une partie de sa famille politique qui ne recule pas devant l’utilisation du mensonge pour servir la cause socialiste, au risque de se perdre, et contre des doctrines « d’une telle absurdité que seuls les intellectuels peuvent y croire » et qui portent en elles les germes du totalitarisme.
Parce que le soucis de vérité est étranger à un grand nombre de socialistes et révolutionnaires contemporains et que les doctrines relativistes et constructivistes trouvent encore des échos favorables chez certains individus qui se pensent progressistes, alors la lecture de 1984 est toujours nécessaire.

A lire également

D’Orwell:
La Ferme des animaux, pour une satire de la révolution russe.
Hommage à la Catalogne, pour un récit autobiographique sur sa participation à la guerre d’Espagne.

Sur Orwell:
George Orwell : de la guerre civile espagnole à « 1984 » de Louis Gill qui approfondi les liens entre 1984 et l’expérience personnelle d’Orwell.
Orwell ou l’horreur de la politique de Simon Leys pour saisir un peu mieux la pensée politique d’Orwell en s’appuyant sur des éléments biographiques.

Notes

[1] Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique
[2] George Orwell, The Road to Wigan Pier
[3] G.O., Dans la dèche à Paris et à Londres
[4] « Je fis l’expérience de la pauvreté et de l’échec. Ceci augmenta ma haine naturelle de toute autorité, et me rendit pleinement conscient, pour la première fois, de l’existence des classes travailleuses. » G.O., Collected Essays, Journalism, and Letters
[5] « A mon avis, rien n’a plus contribué à corrompre l’idéal originel du socialisme que cette croyance que la Russie serait un pays socialiste et que chaque initiative de ses dirigeants devrait être excusée, sinon imitée. Je suis convaincu que la destruction du mythe soviétique est essentielle si nous voulons relancer le mouvement socialiste. » G.O., Collected Essays, Journalism, and Letters
[6] « C’était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière avait pris le dessus. A peu près tous les immeubles de quelque importance avaient été saisis par les ouvriers et sur tous flottaient des drapeaux rouges ou les drapeaux rouge et noir des anarchistes[…] » G.O., Hommage à la Catalogne
[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Journ%C3%A9es_de_mai_1937_%C3%A0_Barcelone
[8] Louis Gill,  George Orwell : de la guerre civile espagnole à « 1984 »
[9] http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/4625#tocto1n1
[10] J. Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité
[11] « Comme d’habitude, les personnes arrêtées le furent sans avoir été inculpées. Cela n’empêchait pas les journaux communistes de Valence de lancer de façon flamboyante une histoire de « complot fasciste » monstre, avec communication par radio avec l’ennemi, documents signés à l’encre sympathique, etc. » – Hommage à la Catalogne

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« Le Bio – Au risque de se perdre » de Frédéric Denhez

Dans cet ouvrage Frédéric Denhez nous propose une réflexion sur la pratique agricole du bio et au rapport, souvent irrationnel, que nous avons avec lui entant que consommateurs. Cette réflexion repose sur la différence qu’il fait entre deux aspects de l’agriculture biologique: Le bio, celui du label AB, des cahiers des charges et de champs de tomates hors-sol importées d’Espagne, et la bio, celle du respect des sols, de l’environnement et qui constitue une philosophie humaniste.

L’auteur nous présente en premier lieu une brève histoire de l’agriculture française, du néolithique à nos jours, et met en lumières les « origines troubles du mouvement bio ». On y apprend entre autre que le premier magasin La Vie Claire est créé par un sympathisant antisémite et eugéniste, Henry-Charles Geffroy, ou encore que la biodynamie est une pratique pseudo-scientifique née dans la tête d’un national-socialiste, Rudolf Steiner, qui est également le père de l’anthroposophie. On questionnera également les différences de goût et d’impact sur la santé entre produits bio et conventionnels, le rapport aux grandes et moyennes surfaces, les dérives industrielles, etc.

On déplorera cependant deux choses. La première est l’emploi très approximatif de l’adjectif « chimique » pour désigner les produits de synthèse. La seconde est l’absence d’analyse du traitement médiatique, souvent partial, des études scientifiques faites autour du bio, du glyphosate et des pesticides.[1]

Mais Le Bio – Au risque de se perdre reste une lecture intéressante, surtout pour les profanes agricoles, qui amène des questions essentielles pour penser l’agriculture et le monde de demain.

[1] Voir notamment Pesticides et répétition de Un Monde Riant.

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Histoire inclusive

Assassin’s Creed Origins est un jeu vidéo sorti en octobre 2017 et développé par les studios Ubisoft Montréal dans lequel on incarne un Medjaÿ, un protecteur du peuple égyptien, du temps de la prise de pouvoir de Cléopâtre. Assassin’s Creed est une franchise dont chaque jeu se déroule à une époque différente. Une grosse partie de la communication faite avant la sortie du jeu insistait sur son intérêt historique et les développeurs ont récemment mis au point un mode « visite guidée » dans laquelle on troque les armes pour des commentaires historiques sur les coutumes de l’époque ou la description de villes égyptiennes.
Un des éléments de cette visite pédagogique laisse pourtant perplexe. En visitant la ville d’Alexandrie nous pouvons contempler un cours en plein air adressé à des garçons et des filles. Serions-nous en présence d’une véritable école mixte grecque? Les coutumes helléniques étaient-elles si égalitaires en matière de sexisme? Point du tout. Ubisoft nous fournit même une explication à travers une note intitulée «Gameplay inclusif»:

Ici, on peut voir des garçons et des filles suivant un cours dispensé par un des rhéteurs de l’époque. Notre équipe a choisi d’inclure des élèves des deux sexes dans l’univers du jeu. Si cette présentation est contraire à la réalité historique, l’équipe a préféré privilégier, dans le jeu, une approche inclusive rejetant le sexisme historique.

Quelle bien étrange façon d’aborder l’histoire et le sexisme. Si Ubisoft manipule les faits c’est, nous dit-on, pour rejeter le «sexisme historique». Mais comment peut-on penser les sociétés grecques, romaines et égyptiennes en niant leur part de sexisme? Il est bon de rappeler que dans les sociétés grecques et romaines les femmes ne pouvaient pas devenir des citoyennes et n’avaient pas de droits politiques qui étaient réservés aux hommes. Comment concilier ce fait avec l’apparition soudaine d’une éducation mixte? Comment penser la construction historique des luttes féministes si on efface le sexisme qui les a fait naître au fil des siècles? Ce révisionnisme historique va à l’encontre de la (bonne) volonté de départ des développeurs du jeu.
Soit on se place du côté de la pédagogie et d’une tentative de véracité historique en montrant les différences de traitement entre hommes et femmes, soit on se soumet au politiquement correct et on évite de froisser quelques égos incapables de faire la différence entre faits historiques et caution du sexisme. Mais on ne peut raisonnablement pas faire les deux.

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« Biologie du Pouvoir », de Jean-Didier Vincent

Il est 17h, je sors du travail et rentre chez moi en voiture. Heure de pointe oblige, je me retrouve bloqué au rond point de l’avenue de la Gineste en descendant de Bourran par l’avenue Roland Boscary. La circulation est au ralenti et il y a une dizaine de voitures devant moi qui attend de s’engager. Les automobilistes qui sont sur le rond point sont prioritaires, comme chacun sait, et ceux qui attendent pour s’engager ne le sont pas, ils doivent céder le passage et attendre que la voix soit libre pour avancer. A priori on est pas près de rentrer à la maison puisque le bouchon semble s’étendre jusqu’à la zone de Bel Air. Pourtant, en observant le comportement des automobilistes, quelque chose me saute aux yeux. La règle formelle de la priorité est délaissée au profit d’une autre: avant de passer, presque tous les véhicules qui circulent sur le rond point abandonnent leur priorité à un autre véhicule qui s’engage en le remerciant. Il me semble après coup que le geste est plus « juste » que le code de la route qui est indifférent au contexte du bouchon. Appliqué à la lettre, le code de la route condamnerait une partie des automobilistes à attendre de longues dizaines de minutes avant de pouvoir circuler et créerait certainement davantage de bouchons. Ce même sentiment de justice semble donc avoir en plus une utilité. Comment l’expliquer?
Nous pouvons peut-être trouver quelques éléments de réponse dans Biologie du Pouvoir[1] du neurobiologiste et neuropsychiatre Jean-Didier Vincent, également auteur de Elisée Reclus , géographe, anarchiste, écologiste.

Justice

« La motivation pour la justice est apparue à l’origine dans un environnement où s’est exercée une forte pression pour stabiliser la coopération au sein des groupes. Plusieurs espèces de primates montrent une aversion profonde pour l’iniquité et répugnent de recevoir moins de satisfaction qu’un partenaire social. Des études chez les macaques ont montré des centres nerveux du cerveau qui font la distinction chez les partenaires sociaux entre des distributions bénéficiaires ou désavantageuses : le striatum et le cortex préfrontal latéral. Il convient également de signaler le rôle du cingulum antéro-dorsal qui intervient dans la prédiction des intentions des uns et des autres, et favorise ainsi la coopération dans les groupes et leur adaptation. Il est probable que ces capacités développent la sensibilité chez l’homme et son aptitude à coopérer qui font de lui « un individu social extrême ». Le plaisir de coopérer entre les humains est une pression majeure dans l’évolution des hommes. »
La réponse active ou passive d’un individu à une injustice qu’il subit est appelée inequity aversion (IA) de premier ordre. Dans notre exemple cela se traduirait par l’exaspération et les probables vocifération d’un automobiliste immobilisé depuis longtemps et qui ne pourrait pas s’engager dans le rond point à cause de la règle de priorité qui pourraient vite lui apparaitre comme totalement arbitraires. Mais « il existe une IA de deuxième ordre propre à l’homme et aux grands singes ; elle consiste à abandonner un bénéfice immédiat afin de stabiliser des relations de coopération entre les individus. Cela implique que l’on soit capable d’anticiper l’IA de premier ordre chez le partenaire et son impact négatif sur les relations intersubjectives, en devançant ses conséquences, avec l’assurance d’une équité rétablie entre les partenaires. » Et pas d’anticipation de l’IA chez l’autre sans empathie.

Empathie

« Compatir, c’est souffrir de la souffrance d’autrui ou jouir de son plaisir ; plus largement, c’est éprouver en soi les passions d’autrui. La compassion exige la présence effective et affective de l’autre. Face à cet autre, je me trouve devant mon semblable : il est ému et je suis ému par son émotion. […] l’empathie apparait comme une fonction indispensable à la vie sociale chez les animaux. Son développement sur des millions d’années, grâce à l’augmentation des capacités cognitives et l’enrichissement du répertoire émotif, a contribué à l’évolution des primates conduisant notamment à cet animal de société qu’est l’homme. […] L’homme compassionnel apparait environ neuf cent mille ans avant le présent, au début du paléolithique inférieur, période où il a appris le langage à double articulation et la marche debout. »

Violence et cruauté

Cependant l’homme n’est pas qu’empathique, il est aussi capable de prendre du plaisir à voir son semblable souffrir. Jean-Didier Vincent laisse donc la biologie pour donner une explication anthropologique et historique de l’exploitation systémique de la cruauté et de la violence humaine par les structures dominantes pour se maintenir au pouvoir. Ainsi il prend l’exemple des combats de gladiateurs dans les arènes de l’empire romain et celui de l’empire aztèque fondé sur une religion sacrificielle.

Biologie du pouvoir aborde également les questions du Big Data, de la démocratie, de l’État, des monstres politiques et de l’idéal anarchiste. Ces thèmes sont autant de pistes que l’on se doit d’explorer pour se forger une opinion sur la nature humaine et le politique.

[1] https://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences/neurosciences/biologie-du-pouvoir_9782738138064.php

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Mister President

A l’occasion du nouvel an, Emmanuel Macron a présenté ses vœux à la télévision. Un exercice classique pour les présidents de la république. Cependant, un passage de son discours a fait un peu de bruit: « Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour votre pays. »
Si le patriotisme est une tare dont souffre notre société depuis des siècles, ce n’est pas tous les jours qu’un président français reprend mot pour mot une citation de John Fitzgerald Kennedy dans un de ses discours. Comment être surpris par un tel coup de com’ de la part de notre jeune président? Déjà le mercredi 20 décembre 2017, Cyril Hanouna, le présentateur de l’émission anti-culturelle Touche pas à mon poste, envoie une quarantaine de sosies de Marilyn Monroe à l’Élysée pour lui souhaiter un bon anniversaire suite à un échange téléphonique surréaliste entre les deux individus retranscrit en direct à la télévision. La référence au « Happy Birthday, Mister President » de Marilyn à JFK le 19 mai 1962 est évident.
Mais Emmanuel ne veut pas passer pour un président volage: « J’ai ma Marilyn à moi donc c’est avec elle que je vais fêter mon anniversaire, c’est Brigitte ». Mais sa Brigitte, il en ferait plutôt sa Jacqueline Kennedy que sa Marilyn Monroe. Il aura d’ailleurs proposé d’officialiser le statut de première dame. Or le statut de première dame n’est institutionnalisé que dans un seul pays: les États-Unis…
Dans Civilisation, Régis Debray nous fait aussi remarquer qu’alors qu’il est candidat à l’élection présidentielle en 2017, Macron « écoute La Marseillaise non les bras le long du corps, mais dans la posture exigée des citoyens américains lors de l’exécution de l’hymne national: bras droit replié, main sur le cœur. »


Ces influences sont-elles le fruit de l’attention que portait la French-American Fondation (créée par Valéry Giscard d’Estaing et Gerald Ford en 1976) au futur président? Ce dernier fut effectivement membre de la promotion 2012 des Young Leaders. Ces « jeunes meneurs », âgés entre 30 et 40 ans, sont repérés pour leur potentiel à jouer un rôle important dans l’avenir du pays et des relations franco-américaines sur le plan politique, scientifique, médiatique ou financier. Depuis 1981 ce sont plus de 400 autres personnes qui ont bénéficié de ce programme. La promotion 2012 compte également dans ses rangs Cédric Villani, député LREM, et Édouard Philippe, premier ministre du gouvernement Macron.
L’avenir du pays dans lequel nous vivons est-il entre les mains d’un nostalgique des USA des années 60?

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Art et religion en Aveyron

La troupe de théâtre toulousaine l’An 01 s’est vue décommander un spectacle qu’elle devait jouer dans plusieurs collèges et lycées aveyronnais. En cause un article du site d’extrême-droite Riposte Catholique intitulé « Le lobby LGBT fait son entrée dans l’enseignement catholique de l’Aveyron » qui a été largement relayé par la fachosphère et les restes de la manif pour tous 12, pourtant auto-dissoute en mai 2016[1]. Que ce soit pour éviter toute polémique ou par choix idéologique, la chef d’un établissement où devait être jouée la pièce a envoyé une lettre à la troupe de l’An 01 dans laquelle elle leur interdit « de se produire dans plusieurs lycées privés de l’Aveyron où devait se jouer une dizaine de représentations dès [ce jeudi] et jusqu’au 1er décembre, décision prise en concertation avec le diocésain de l’Enseignement Catholique », soit avec l’évêque François Fonlupt et le directeur diocésain Claude Bauquis. Nous avons alors décidé d’aller voir cette pièce dont le contenu, visiblement hautement subversif, fait trembler les représentants de l’Église chargés d’éduquer nos enfants[2].
Nous avons pu voir la pièce qui a été jouée dimanche 19 novembre à Bruejouls, sous l’œil du chef d’établissement du collège Saint Joseph qui avait décommandé la pièce. Durant les 50 minutes de spectacle les stéréotypes liés aux genres féminin et masculin sont listés avec la participation du public puis questionnés. Les hommes doivent-ils forcément être forts et sûrs d’eux ? Les femmes sont-elles toutes fragiles ? Si je suis fragile ou que j’aime le rose, est-ce que je ne peux pas être un homme ? Voici exactement en quoi consiste « X, Y et moi ? »: des questions. La troupe ne prétend à aucun moment apporter des réponses mais uniquement mettre en lumière les inégalités qui existent encore dans notre société entre hommes et femmes, telles les différences de salaire ou de répartition des sexes dans de nombreuses professions. Un seul et court passage interroge la norme hétérosexuelle lorsque le personnage joué par l’acteur Yohan Bret se demande s’il peut aimer les hommes et les femmes tout en étant un homme. La religion n’est jamais mentionnée durant la pièce. Pas vraiment de quoi affoler l’Église ou les établissements scolaires privés. Au contraire, les parents d’élèves du collège Saint Joseph à Rodez ont finalement reçu une lettre qui fait état du maintien des représentations:
    « Des responsables institutionnels, chefs d’établissements et enseignants ont depuis assisté à la représentation.  Il en ressort que celle-ci est de qualité et invite à réfléchir sur l’égalité et la complémentarité hommes / femmes. Le débat qui fait suite, et qui fait partie intégrante de la représentation, permet de s’éclairer mutuellement et participe au discernement. Il a donc été décidé de maintenir les représentations initialement prévues. »
La représentation serait aussi maintenue au collège Sainte Marie à Cassagnes-Bégonhès.
Pendant ce temps, le cinéma de Millau diffuse le film Dieu n’est pas mort suivit d’un débat organisé par l’église protestante de Millau « La Source d’Eau Vive ». Le film raconte l’histoire du professeur de philosophie Radisson, interprété par Kevin Sorbo, qui demande à ses étudiants d’attester par écrit que Dieu est mort. L’un d’entre eux, Josh Wheaton,  joué par Shane Harper, s’y refuse. Son professeur le met alors au défi de prouver le contraire. Notons déjà la vacuité du défi imposé par le professeur à son élève. Demander des preuves de l’existence de Dieu est une entreprise futile car son existence relève de la croyance et non de la connaissance.[3]
Le film mise tout sur l’émotion et nous présente une panoplie de personnages caricaturaux à souhait. Le professeur de philosophie est un athée arrogant qui a une attitude horrible envers sa femme chrétienne qu’il traite comme sa servante et rabaisse devant ses amis. L‘étudiant Chinois, toujours sérieux et travailleur, qui ne connaît rien à la chrétienté, ne demande pourtant qu’à être évangélisé au grand dam de son père Businessman qui refuse l’existence de dieu. A la fin, il décidera de suivre Jésus comme tous les personnages du film qui ont été évangélisés. L’étudiante musulmane est forcée de se voiler par son père et écoute la bible sur son Ipod en cachette. Son père découvrant cela la bat et la rejette. Le révérend noir Jude qui vient d’arriver en Amérique répète à longueur de journée « god is good » à chaque situation en rigolant et répare même les voitures en priant.
La théorie de l’évolution de Darwin est critiquée par l’étudiant lors de son exposé. Il tente de démontrer que si Dieu n’existe pas, alors tout est permis, car il n’y a plus de morale, plus de limites, plus de règles…
La foi du héros, aidé par son prêtre, lui permettra de trouver des réponses à toutes ses questions et à affronter un monde impur, à suivre sa voie (on nous parle du pêcher tout le temps… de la morale…). Le film se termine magistralement, le méchant professeur de philosophie athée se fait renverser par une voiture, mais heureusement des chrétiens sont là et lui disent qu’il a de la chance puisqu’il il va mourir mais que Dieu, dans sa grande sagesse, ne l’a pas tué sur le coup. Il aura tout juste le temps de se faire baptiser…
A Millau des affiches annonçant la diffusion du film ont fleuri dans toute la ville. Il est même surprenant d’avoir pu trouver l’affiche du film sur la vitrine d’une association Millavoise laïque. Surprenant car l’association n’est pas religieuse, alors pourquoi ont-ils une telle affiche sur leur vitrine ? Car ils n’étaient tout simplement pas au courant de la nature du film… Bien entendu l’association a enlevé l’affiche une fois mise au courant.
 
Concernant le spectacle décommandé dans les lycées, la problématique nous apparait plus large que celle de la seule question du genre ou de l’homophobie. Pourquoi existe-t-il encore, dans un État prétendument laïque, des établissements scolaires sous influence d’institutions religieuses et subventionnés par l’État ? Comment concevoir que l’on puisse prétendre faire cohabiter le développement intellectuel, l’esprit critique et la censure religieuse ?

Dans ce genre de situation la veille contre l’obscurantisme et les institutions religieuses prend tout son sens et le spectacle de l’An 01 n’aurait probablement jamais été reprogrammé si l’affaire n’avait pas fait du bruit jusqu’à en lire un article dans Le Monde[4]. Il n’y a pas d’acquis contre l’obscurantisme. Si nous baissons la garde, si nous ne restons pas vigilants, les églises feront tout pour revenir en force et s’insérer dans les débats publics et nos vies privées.

André et Tarzan

[1] https://www.ladepeche.fr/article/2016/05/15/2344732-la-manif-pour-tous-precise.html
[2] A Rodez la moitié des collèges et la majorité des lycées sont privés.
[3] Sur le thème de la croyance et des preuves de l’existence ou non existence de Dieu, voir Croire ou ne pas croire ? par Hygiène Mentale.
[4] http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/11/18/en-aveyron-le-diocese-annule-un-spectacle-sur-l-egalite-hommes-femmes-dans-des-colleges_5216938_3224.html

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