Violence légitime

Il arrive, à l’occasion de manifestations violentes, que l’on entende certaines personnes rappeler dans les médias que l’État possède le monopole de la violence légitime et que toute violence menée à l’encontre des forces de police ou de gendarmerie est un motif d’indignation valable, alors que les violences exercées par les forces de l’ordre ne sont que le mal nécessaire au retour au calme et au respect de la démocratie. Mais pourquoi l’État devrait-il être le détenteur du monopole de la violence?

La source de la légitimité de l’État français vient de la nature de son régime politique: la démocratie représentative. L’État tire sa légitimité du fait que ceux qui exercent le pouvoir représentent la nation et le peuple et sont choisis par lui. Il serait cependant faux de dire que les représentants politiques représentent ainsi la volonté générale. S’il est concevable que l’exercice du pouvoir puisse se transmettre du peuple à ses représentants, ce n’est pas le cas de sa volonté. Nous pouvons refuser d’exercer notre pouvoir politique mais nous ne pouvons aucunement renoncer à notre volonté. Le représentant n’a d’ailleurs pas vocation à représenter cette volonté car il y substitue la sienne. Comme le stipule l’article 27 de la Constitution de la 5eme République: « Tout mandat impératif est nul. Le droit de vote des membres du Parlement est personnel. »[1] Le représentant politique a une volonté propre que l’on peut tenter de discerner en interprétant son discours et ses promesses électorales, mais elle ne saurait être confondue avec la volonté du peuple ou de sa majorité. Un élu peut mentir sur les intentions qui le poussent à se faire élire. Lors de son mandat, le représentant n’est contraint par aucune nécessité de respecter la volonté populaire puisqu’il n’est pas soumis au mandat impératif. Aussi il peut arriver, en partant du postulat que le représentant est honnête, que ses intentions ou celles du peuple changent. Si le représentant change de volonté, il trahi ceux qui l’ont fait élire. Si le peuple change sa volonté mais que le représentant reste fidèle à son intention première, alors il représente le passé et non plus la volonté populaire actuelle. Le système représentatif permet l’émergence d’une désynchronisation entre gouvernants et gouvernés qui peut déboucher sur une contestation populaire lors de laquelle l’État pourra exercer sa répression sur le peuple au nom du peuple. Ce paradoxe mène à questionner sa légitimité. Si l’État exerce la violence au nom du peuple, peut-il le faire contre le peuple? Si c’est la volonté populaire qui légitime l’usage de la violence, alors est-ce qu’elle ne reviendrait pas aux masses contestataires défendant une opinion partagée par la majorité des citoyens plutôt qu’à ceux qui ne représentent plus qu’eux-mêmes?

Pouvons-nous réellement faire coïncider l’idée d’une démocratie comme gouvernement du peuple et le système de représentation politique? Si notre Constitution semble le faire en définissant le principe de la République dans son article 1 par « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », cette aspiration est réduite à néant par la réalité du fonctionnement de nos institutions politiques.
Si nous concevons qu’un régime politique puisse exercer légitimement la violence à l’encontre de ceux qui défendent des intérêts revendiqués par une majorité de citoyens, alors nous devons renoncer à l’idéal démocratique. Si nous pensons que nos représentants, forts de leur légitimité électorale, peuvent s’opposer à la volonté populaire par la force au nom de la démocratie, alors nous ignorons ce qu’est la démocratie. Si nous pensons cependant que c’est bien la volonté du peuple qui légitime l’action politique, alors il nous faut abandonner le système représentatif.

[1] https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-constitutionnalite/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur

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