Laissez leur les mensonges

Triomphe de la vérité, Jobbé-Duval

Les rumeurs qui ont suivi l’évacuation de la fac de Tolbiac à Paris et qui faisaient état d’un étudiant dans le coma, suite à une prétendue chute causée par la police, ont fait beaucoup de bruit.[1] Trois autoproclamés étudiants se revendiquant de la « Commune libre de Tolbiac » auraient assisté à cette chute et se sont confiés à Reporterre, site d’information dont on a pu constater ici même qu’il était peu enclin à vérifier la véracité des témoignages.[2] On peut également entendre Leïla, une de ces trois étudiants, dans Le Média[3] (la Pravda de Jean-Luc Mélenchon) raconter face caméra qu’elle a pu voir les pompiers récupérer un étudiant qui serait, au moment où elle parle, dans le coma.

Les mêmes personnes qui n’ont aucun mal à condamner les politiciens qui mentent en toute impunité et les Fake News d’extrême-droite ont été les premiers à relayer la fausse information parce qu’elle venait de sources syndicales ou gauchistes.

S’il ne s’agit pas d’une tentative de décrédibilisation du mouvement étudiant, quel pourrait être l’objectif d’un tel mensonge? Tourner l’opinion publique contre l’État en le faisant mentir lorsque la préfecture annonce une évacuation sans « aucun blessé grave »[4], ou contre la police en exposant une énième démonstration de sa violence? Et dans quel but? Enfanter une autre manifestation anti-répression? Développer le ressentiment des étudiants et militants qui ont cru voir un nouveau Rémi Fraisse assassiné? Est-ce qu’il n’y a pas déjà assez de mensonges, de violences policières, de manifestants éborgnés ou morts pour qu’on se garde d’en inventer des nouveaux? Est-ce qu’on n’a pas déjà eu la preuve que ce genre de drames ne suffisait pas à « mobiliser les masses »?

La bataille pour l’opinion publique coûte que coûte est celle de la politique institutionnelle, des partis politiques et de ceux qui veulent se faire élire, cette espèce d’individus qui se moquent totalement de la vérité puisque la seule vision du monde qui vaille à leurs yeux est celle qui les fera accéder le plus rapidement au pouvoir.

Si nous aspirons à changer la société, il nous faut d’abord la comprendre. Et on ne comprend pas le monde en se basant sur des images d’Épinal et des caricatures. On le fait en s’appuyant sur la réalité des faits, loin des appels à l’émotion et des mensonges bien intentionnés. Il est donc impératif, pour toute personne qui souhaite sincèrement changer les choses, d’observer une éthique qui donne à la vérité un priorité absolue. Non pas que le mensonge soit absolument « mal » (on défendra facilement qu’il est préférable de mentir aux agents de la Gestapo lorsqu’on cache des juifs dans son grenier) mais il est totalement contre-productif lorsqu’il s’agit d’influer sur l’opinion publique dans une optique sincèrement révolutionnaire. Si les deux recouraient également au mensonge et à la calomnie, qu’est-ce qui distinguerait alors le révolutionnaire du politicien? Rien, si ce n’est le prétexte pour lequel ils mentent.

Il est nécessaire d’être honnête envers soi-même et avec les autres si on souhaite développer des analyses pertinentes qui nous permettent de choisir des modes d’action efficaces. Les postures, les dogmes et la négation des faits n’ont jamais fait une révolution. Nous ne pourrons être libres que quand nous connaitrons les mécanismes et la nature réelle de ce qui nous opprime. Pour cela il faut faire preuve d’honnêteté intellectuelle et chercher, à l’instar des scientifiques, à contrarier nos opinions et nos théories en les confrontant aux faits. Il ne s’agit pas de faire de la révolution une science, mais bien d’emprunter à la science sa rigueur pour, espérons, jouir d’une efficacité analogue dans notre entreprise de transformation sociale.

Il est impératif de ne jamais accepter la calomnie et le mensonge comme des outils de lutte qui pourraient être légitimes ou efficaces. Nous devons les condamner avec la plus grande fermeté, comme ceux qui les profèrent, de droite comme de gauche, conservateurs comme autoproclamés révolutionnaires.

Quand ta pensée invoque ta confiance
Avec la science il faut te concilier
C’est le savoir qui forge la conscience
L’être ignorant est un irrégulier
Si l’énergie indique un caractère
La discussion en dit la qualité
Entends réponds mais ne sois pas sectaire
Ton avenir est dans la vérité

Le Triomphe de l’Anarchie, Charles d’Avray

 

[1] http://www.liberation.fr/france/2018/04/24/blesse-grave-a-tolbiac-un-temoin-avoue-avoir-menti-le-site-reporterre-retropedale_1645623
[2] Se référer aux propos fantasques (exagérations du nombre de participants, présence de la CNT) relayés par le site au sujet de Nuit Debout à Rodez: https://reporterre.net/A-Rodez-et-a-Millau-Nuit-debout-prend-petite-racine
[3] https://www.youtube.com/watch?v=mA2ZNpVw9Mo
[4] https://www.francetvinfo.fr/societe/education/parcoursup/evacuation-de-la-fac-de-tolbiac-la-prefecture-de-police-assure-qu-elle-n-a-constate-aucun-blesse-grave_2715630.html

This entry was posted in Tribune libre and tagged , , , , . Bookmark the permalink.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *