« 1984 » de George Orwell

1984 est un roman d’anticipation de George Orwell dans lequel nous découvrons un futur totalitaire à travers le regard de Winston Smith. Il est surtout connu pour sa critique du totalitarisme comme l’ont connu la Russie soviétique et de l’Allemagne nazie. Il l’est moins pour les faits historiques et l’expérience personnelle de l’auteur qui sont à l’origine de cette fiction. Et pour cause, nombreux sont ceux qui ont voulu faire passer 1984 pour une critique libérale (dans le sens du libéralisme économique) du socialisme en taisant le passif révolutionnaire et en travestissant les opinions politiques de George Orwell. Si « Orwell ignorait le marxisme; […] avait un mépris total (et justifié) pour une bonne partie de l’intelligentsia socialiste [et] maudissait l’ensemble de l’expérience communiste »[1], il n’en était pas moins un socialiste convaincu et s’affligeait que son idéal de justice et de liberté soit « entièrement enseveli sous des couches superposées de prétentions doctrinaires et de progressisme-à-la-dernière-mode, en sorte qu’il est comme un diamant caché sous une montage de crottin. »[2]
Si son passage par la police coloniale britannique en Birmanie et sa découverte de la vie des prolétaires parisiens et londoniens[3] amorcèrent son orientation politique[4], celui qui se définissait à la fois comme socialiste[5] et « anarchiste conservateur »[1] allait confirmer et embrasser pleinement son idéal politique lors de sa participation à la guerre d’Espagne.
Envoyé par l’Independent Labour Party anglais dans une milice du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste) espagnol pour combattre le fascisme, il fera l’expérience de la révolution[6], du front et de la trahison contre-révolutionnaire du Parti Communiste, notamment en vivant les tristement célèbres journées de mai 1937.[7] Dans Hommage à la Catalogne Orwell raconte comment, après avoir survécu à une blessure à la gorge causée par une balle franquiste, il manqua de peu d’être fusillé par les forces républicaines et staliniennes qui traquaient les membres du POUM déclaré illégal. Son expérience de la guerre civile espagnole fût absolument décisive et donna presque à elle seule naissance à 1984.[8]

Réalisme contre constructivisme

Si 1984 a beaucoup à dire sur l’expérience bolchévique et le totalitarisme, il présente également un intérêt dans sa critique du constructivisme.

« Au point de départ et foncièrement, le constructivisme est une thèse épistémologique, stipulant non pas simplement que la connaissance résulte d’une construction mais, plus radicalement, que cette construction ne relève pas d’une adéquation avec un réel éventuel. Pour le constructivisme, la connaissance n’est pas contrainte par la réalité, si tant est qu’elle existe effectivement. Plus encore, « la connaissance [que le sujet] peut construire d’un réel est celle de sa propre expérience du réel » (Jean-Louis Le Moigne, 1995 : 67). De la sorte, le constructivisme est conduit à considérer – en lien avec la médiation cognitive –, que la connaissance est construite dans et par des systèmes de représentations qui ne doivent rien à la réalité, que « [la] représentation construit la connaissance qu’ainsi elle constitue » (ibid. : 69). La connaissance n’est donc pas en correspondance avec le réel. En conséquence, le constructivisme récuse toute prétention à l’objectivité et à la vérité ou, comme Jean-Louis Le Moigne préfère l’écrire, implique une « renonciation consciente à la valeur de vérité objective » (ibid. : 68). Pour résumer, je propose de caractériser la thèse épistémologique du constructivisme comme un « anti-objectivisme cognitif ». »[9]

Winston Smith travaille au ministère de la Vérité où il effectue un travail de réécriture de l’Histoire en modifiant les archives pour que leur contenu ne contredise pas le discours actuel du Parti. Le ministère de la Vérité peut effacer le nom d’un membre du Parti dans un article suite à une condamnation, modifier les dates ou lieux de certains évènements et même changer le nom des nations contre lesquelles il était en guerre. Winston est lui même dégoûté et terrifié par l’activité qu’il exerce.

« L’effrayant était que tout pouvait être vrai. Que le parti puisse étendre son bras vers le passé et dire d’un évènement : cela ne fut jamais, c’était bien plus terrifiant que la simple torture ou que la mort. » 1984

Son désir de révolte le conduit à se confier à O’Brien qu’il croit être dissident mais qui est en réalité un agent dévoué au Parti. Winston sera enfermé et torturé par O’Brien qui tentera également de le convertir à sa doctrine.

« – Nous commandons à la matière, puisque nous commandons à l’esprit. La réalité est à l’intérieur du crâne. Vous apprenez par degrés, Winston. Il n’y a rien que nous puissions faire. Invisibilité, lévitation, tout. Je pourrais laisser le parquet et flotter comme une bulle de savon si je le voulais. Je ne le désire pas parce que le Parti ne le désire pas. Il faut vous débarrasser l’esprit de vos idées du XIXe siècle sur les lois de la nature. Nous faisons les lois de la nature.[…]
– Mais le monde lui-même n’est qu’une tache de poussière. Et l’homme est minuscule, impuissant! Depuis quand existe-t-il? La terre, pendant des milliers d’années, a été inhabitée.
– Sottise. La terre est aussi vieille que nous, pas plus vieille. Comment pourrait-elle être plus âgée? Rien n’existe que par la conscience humaine.
– Mais les rochers sont pleins de fossiles d’animaux disparus, de mammouths, de mastodontes, de reptiles énormes qui vécurent sur terre longtemps avant qu’on eût jamais parlé des hommes?
– Avez-vous jamais vu ces fossiles, Winston? Naturellement non. Les biologistes du XIXe siècle les ont inventés. Avant l’homme, il n’y avait rien. Après l’homme, s’il pouvait s’éteindre, il n’y aurait rien. Hors de l’homme, il n’y a rien. » – 1984

O’Brien tient un discours constructiviste radical qui ne se contente pas de suggérer que nos représentations de la réalité sont déterminées par nos empreintes socioculturelles, mais que la réalité entant que telle n’a pas d’existence indépendante. Il est anti-réaliste. Winston, au contraire, est un réaliste car il pense que le monde a existé, existe et continuera d’exister en dehors de la conscience humaine. Pour Orwell « le concept de vérité objective est celui de quelque chose qui existe en dehors de nous, quelque chose qui est à découvrir, et non quelque chose qu’on peut fabriquer selon les besoins du moment. Ce qu’il y a de vraiment effrayant dans le totalitarisme, ce n’est pas qu’il commette des atrocités mais qu’il s’attaque à ce concept. »[10] Il s’oppose donc naturellement au constructivisme qui tend à relativiser les concepts de vrai et de faux.

Pourtant l’univers de 1984 n’est pas régit par les lois de la doctrine constructiviste d’O’Brien. S’il considère qu’il n’existe pas de réalité indépendante de l’esprit humain, ce postulat est cependant nécessaire à la pratique scientifique qui vise à connaitre la nature de cette réalité et à en exposer les lois. L’Angsoc tient bien un discours anti-science mais il ne peut se résoudre à en abandonner la pratique quand il doit obtenir des résultats.

« Actuellement, la science, dans le sens ancien du mot, a presque cessé d’exister dans l’Océania. Il n’y a pas de mot pour science en novlangue. La méthode empirique de la pensée sur laquelle sont fondées toutes les réalisations du passé, est opposée aux principes les plus essentiels de l’Angsoc[…] Mais dans les matières d’une importance vitale – ce qui veut dire, en fait, la guerre et l’espionnage policier – l’approche empirique est encore encouragée ou, du moins, tolérée. » 1984

Cette hypocrisie montre bien l’intérêt du discours constructiviste pour le pouvoir, qui sait très bien l’abandonner lorsque cela est nécessaire. Il ne lui sert pas à expliquer le monde et à connaitre ses lois, mais uniquement à maintenir sa domination.

Descartes au secours de Winston

Lors de ses séances de torture, les questionnements auxquels Winston doit faire face peuvent s’apparenter à ceux de René Descartes dans les Méditations métaphysiques. Winston fait face, comme Descartes, à un malin génie qui met toute son entreprise à le tromper, à le persuader que rien n’existe et qui veut le faire douter de sa propre existence. Ce dieu trompeur s’appelle O’Brien.

« – Vous n’existez pas, dit O’Brien.
Une fois encore un sentiment d’impuissance assaillit Winston. Il savait, ou pouvait imaginer les arguments qui prouvaient sa propre non-existence. Mais ils n’avaient pas de sens, c’était des jeux de mots. Est-ce que la constatation : « Vous n’existez pas », ne contenait pas une absurdité de logique? » – 1984

Pour parer à l’éventualité d’un malin génie qui souhaiterait le tromper, Descartes met tout en doute. Il est sceptique devant ses propres sens et doute de l’existence même de son corps. Une seule chose résiste à son scepticisme: Il pense, il est. Cette certitude devient une vérité car elle se présente clairement et distinctement à son esprit. Pour être prises pour vraies, les autres idées devront se présenter à lui avec la même clarté et aussi distinctement. Critère qu’adopte implicitement Winston en confondant « évident » et « vrai ».

« Et cependant, c’était lui qui avait raison ! Ils avaient tort, et il avait raison. Il fallait défendre l’évident, le bêta et le vrai. Les truismes sont vrais, cramponne-toi à cela. Le monde matériel existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau est humide, et les objets qu’on lâche tombent vers le centre de la terre. Avec le sentiment […] qu’il posait un axiome important, il écrivit : “La liberté, c’est de dire que deux et deux font quatre. Quand cela est accordé, le reste suit.” » – 1984

Malheureusement la méthode cartésienne ne sera d’aucune aide à Winston qui finira par épouser les délires de son tortionnaire avant d’être condamné à mort.

Le Novlangue

Le Novlangue est un autre aspect majeur de 1984. Dans une optique constructiviste, sa généralisation aurait des conséquences terribles. Si rien n’existe hors de notre pensée, alors une pensée limitée par un langage appauvri donne accès à un monde limité où la rébellion et la liberté ne sont même plus possibles. Mais comme nous l’avons dit plus haut, Big Brother ne semble pas adhérer sincèrement au constructivisme et le Novlangue aurait alors un but moins radical. Il ne servirait qu’à limiter les capacités d’expression des individus qui se verraient dépossédés des termes servant à émettre une critique à l’encontre de Big Brother. Une analyse plus complète en est faite dans cette vidéo:

L’Espagne

Pour comprendre l’importance de la vérité et du mensonge chez Orwell nous devons revenir à la guerre d’Espagne. Le 2 mai 1937 le central téléphonique de Barcelone, contrôlé par la Confédération Nationale du Travail (syndicat anarchiste), est attaqué par la Garde d’assaut. A partir de cet évènement des combats de rues opposèrent membres de la CNT et du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (parti marxiste antistalinien) d’un côté aux forces de la république, de la généralité de Catalogne, du Parti Communiste Espagnol et du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol de l’autre. Si Orwell prend part aux combats pour défendre les locaux du POUM, il sera surtout marqué par les calomnies et le traitement médiatique de l’affaire.

« Il était évident que le choix de la version officielle des troubles de Barcelone était déjà arrêté: ils devaient être présentés comme un soulèvement de la « cinquième colonne » fasciste fomenté uniquement par le POUM[…]
Le service des Postes fonctionnait à nouveau, les journaux communistes de l’étranger recommençaient à arriver et faisaient preuve, dans leur compte-rendu des troubles de Barcelone, non seulement d’un violent esprit de parti, mais naturellement aussi d’une inexactitude inouïe dans la présentation des faits. » – Hommage à la Catalogne

Suite aux journées de mai, les journaux révolutionnaires du POUM et des anarchistes subirent la censure de la république. Ces mesures vinrent compléter un arsenal de propagande déjà bien fourni et préparèrent la mise hors la loi du POUM qui vit bientôt ses membres mis en prison puis, pour une bonne partie d’entre eux, fusillés[11]. Bien que n’ayant jamais appartenu directement au POUM, Orwell avait intégré ses milices et échappa de peu à l’arrestation grâce à l’incompétence d’un garde-frontière. Le POUM était présenté par les communistes comme une organisation crypto-fasciste qui devait nuire à la république et faciliter le débarquement de troupes allemandes et italiennes à Barcelone.

« Tôt dans ma vie, je m’étais aperçu qu’un journal ne rapporte jamais correctement aucun événement , mais en Espagne, pour la première fois, j’ai vu rapporter dans les journaux des choses qui n’avaient plus rien à avoir avec les faits, pas même le genre de relation vague que suppose un mensonge ordinaire. J’ai vu rapporter de grandes batailles là où aucun combat n’avait eu lieu et un complet silence là où des centaines d’hommes avaient été tués. J’ai vu des soldats qui avaient bravement combattus dénoncés comme des lâches et des traîtres, et d’autres qui n’avaient jamais essuyé un coup de feu salués comme les héros de victoires imaginaires, j’ai vu les journaux de Londres débiter ces mensonges et des intellectuels zélés construire des superstructures émotionnelles sur des événements qui n’avaient jamais eu lieu. » – Réflexions sur la guerre d’Espagne

Suite à ces évènements, la vérité prendra une place particulière dans le discours d’Orwell. Mais dire la vérité ne devient pas nécessairement chez lui une déontologie qui voudrait que des actes soient, en soi, condamnables ou non. Sa morale est d’avantage conséquentialiste, elle évalue une action par rapport à ses conséquences, et son soucis de véracité vient du fait que le mensonge ne serait pas efficace sur le long terme.

« L’argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités, car cela « ferait le jeu de » telle ou telle force sinistre est malhonnête, en ce sens que les gens n’y ont recours que lorsque cela leur convient personnellement (…). Sous-jacent à cet argument se trouve habituellement le désir de faire de la propagande pour quelque intérêt partisan, et de museler les critiques en les accusant d’être « objectivement » réactionnaires. C’est une manoeuvre tentante, et je l’ai moi-même utilisée plus d’une fois, mais c’est malhonnête. Je crois qu’on serait moins tenté d’y avoir recours si on se rappelait que les avantages d’un mensonge sont toujours éphémères. » – Collected Essays, Journalism, and Letters

1984 en 2018

Que peut nous apporter la lecture de 1984 en 2018? Si le nom du roman est souvent utilisé pour évoquer une société ultra répressive et sécuritaire, son intérêt ne réside pas tant dans l’omniprésence des caméras de surveillance que dans son message éthique et politique. Orwell nous livre une mise en garde contre les dérives d’une partie de sa famille politique qui ne recule pas devant l’utilisation du mensonge pour servir la cause socialiste, au risque de se perdre, et contre des doctrines « d’une telle absurdité que seuls les intellectuels peuvent y croire » et qui portent en elles les germes du totalitarisme.
Parce que le soucis de vérité est étranger à un grand nombre de socialistes et révolutionnaires contemporains et que les doctrines relativistes et constructivistes trouvent encore des échos favorables chez certains individus qui se pensent progressistes, alors la lecture de 1984 est toujours nécessaire.

A lire également

D’Orwell:
La Ferme des animaux, pour une satire de la révolution russe.
Hommage à la Catalogne, pour un récit autobiographique sur sa participation à la guerre d’Espagne.

Sur Orwell:
George Orwell : de la guerre civile espagnole à « 1984 » de Louis Gill qui approfondi les liens entre 1984 et l’expérience personnelle d’Orwell.
Orwell ou l’horreur de la politique de Simon Leys pour saisir un peu mieux la pensée politique d’Orwell en s’appuyant sur des éléments biographiques.

Notes

[1] Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique
[2] George Orwell, The Road to Wigan Pier
[3] G.O., Dans la dèche à Paris et à Londres
[4] « Je fis l’expérience de la pauvreté et de l’échec. Ceci augmenta ma haine naturelle de toute autorité, et me rendit pleinement conscient, pour la première fois, de l’existence des classes travailleuses. » G.O., Collected Essays, Journalism, and Letters
[5] « A mon avis, rien n’a plus contribué à corrompre l’idéal originel du socialisme que cette croyance que la Russie serait un pays socialiste et que chaque initiative de ses dirigeants devrait être excusée, sinon imitée. Je suis convaincu que la destruction du mythe soviétique est essentielle si nous voulons relancer le mouvement socialiste. » G.O., Collected Essays, Journalism, and Letters
[6] « C’était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière avait pris le dessus. A peu près tous les immeubles de quelque importance avaient été saisis par les ouvriers et sur tous flottaient des drapeaux rouges ou les drapeaux rouge et noir des anarchistes[…] » G.O., Hommage à la Catalogne
[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Journ%C3%A9es_de_mai_1937_%C3%A0_Barcelone
[8] Louis Gill,  George Orwell : de la guerre civile espagnole à « 1984 »
[9] http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/4625#tocto1n1
[10] J. Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité
[11] « Comme d’habitude, les personnes arrêtées le furent sans avoir été inculpées. Cela n’empêchait pas les journaux communistes de Valence de lancer de façon flamboyante une histoire de « complot fasciste » monstre, avec communication par radio avec l’ennemi, documents signés à l’encre sympathique, etc. » – Hommage à la Catalogne

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