Au delà de Cash Investigation

Le dernier reportage de Cash Investigation, Travail, ton univers impitoyable, a beaucoup fait parler de lui car il nous présente les coulisses du travail dans les entreprises Lidl et Free.

Élise Lucet et son équipe sont donc partis découvrir le travail aussi difficile et physique qu’aliénant des préparateurs de commande chez Lidl et les techniques de management hyper agressives de Free qui licencie et casse les grèves à coup de bulldozer.

Les témoignages sont poignants et les chiffres donnent le vertige: un préparateur de commande chez Lidl lève en moyenne 8 tonnes de produits par jour et les accidents du travail y sont 3 fois plus graves que ceux des autres entreprises du secteur. On est mal à l’aise devant le spectacle sordide qu’offrent ces conditions de travail et on est en colère devant ces responsables et autres directeurs qui tentent de justifier l’injustifiable face à la journaliste.
Le tout se termine par une discussion sur plateau entre Élise Lucet, un économiste et la ministre du travail Muriel Pénicaud, ancienne DRH chez Danone.

Fin.

Fin? Faut-il vraiment s’arrêter là? Doit-on se contenter de notre dose mensuelle d’indignation face à la misère, à la véritable merde quotidienne du travail? Mais qui pourrait dire qu’il a appris que la souffrance au travail existe avec ce reportage? On y apprend qu’ « un quart des salariés vont travailler avec la boule au ventre, plus d’un tiers affirment avoir fait un burn-out et 43% ressentent des douleurs à cause de leur métier ». En 2014 le Figaro titrait que « deux français sur trois ont peur le matin en allant au travail ». En 2012 c’est La Tribune qui nous révélait que « le travail stresse 60% des Français ».
Montrer Lidl et Free du doigt en les désignant comme les grands méchants du monde du travail sert-il à quelque chose si on ne se pose pas la question plus générale de savoir ce qui cloche dans notre société?

L’entreprise doit-elle forcément observer une organisation hiérarchique pour fonctionner? Toucher un salaire bien inférieur à la plus-value que nous générons est-il le seul objectif possible du travail? Doit-on encore croire qu’un quelconque gouvernement nous sortira de l’absurdité de notre condition alors que ceux qui nous dominent à travers l’argent ou la politique partagent tant d’intérêts communs? La vie d’un être humain peut-elle se résumer à passer 7h par jour à parler à un robot tout en entassant de la bouffe bourrée de pesticides sur des palettes?

La souffrance au travail est une fatalité dans notre société, car elle n’est rien d’autre que l’optimisation de l’exploitation du travailleur au bénéfice des capitalistes qui s’enivrent de pouvoir comme on se shoot à l’héroïne:
« De récentes analyses venant de l’université de Columbia démontrent que les situations de pouvoir modifient les équilibres chimiques dans le cerveau. Ces analyses consistaient à observer des échantillons de personnes occupant des niveaux de pouvoir variés dans des organisations, des entreprises, et ils ont découvert qu’au fur et à mesure que l’on gravit des échelons de pouvoir, on voit une zone du cerveau de plus en plus active – cette zone s’appelle le striatum et elle est remplie de dopamine. Cette zone est très primitive et ferait partie du « circuit de récompense », qui incite l’individu à maximiser ses chances de survie en situations hostiles ou en société, ainsi que ses chances de procréer. Cela va se traduire par la recherche de la meilleure nourriture et des conditions de vie matérielles les plus favorables, et chez l’être humain de rentrées d’argent et des partenaires sexuels les plus nombreux possible.
Le pouvoir va donc augmenter ce processus et pousser l’individu à en abuser. Ce dernier aspect vient d’être confirmé par une étude venant des Pays-Bas, réalisée sur 1 561 personnes, où il a été découvert que plus une personne faisait partie d’un échelon élevé dans une entreprise, plus elle avait de partenaires sexuels.
Il faut également savoir que ce système cérébral fait partie d’un système dit « de renforcement » qui, une fois enclenché, va demander à l’être toujours plus. C’est l’assise des drogues et le siège des addictions.
Résultat : plus on a de pouvoir, plus on en veut. »

On voit mal comment les puissants pourraient se détourner de leur addiction au pouvoir pour se découvrir un altruisme qui les conduirait à se soucier réellement du bien être des travailleurs, sans regarder l’impact sur la productivité.

Et les réactions des responsables face à l’équipe de Cash Investigation nous semble tout de suite moins énigmatique lorsque l’on découvre que « d’autres études démontrent les processus qui ont lieu dans les situations de pouvoir ; auto-légitimation, surestimation de soi et gonflement surdimensionné de l’ego menant entre autres à rejeter la faute sur l’entourage en cas d’échec dans une situation. »
Les puissants ne sont pas seulement accros au pouvoir, leur cerveau fait inconsciemment tout ce qu’il peut pour qu’ils se croient dans leur bon droit, pour s’inventer un mérite qu’il n’ont pas et ainsi répondre au besoin de « rationaliser » leur position sociale. Et tant que le cerveau humain sera ce qu’il est, les gens de pouvoir, qu’ils soient patrons, politiciens, dirigeant de parti, président d’association ou même chef de presque rien, chercheront à stabiliser et développer leur pouvoir sur les autres.

« Ces analyses mettent en avant ce que nous essayons de prouver depuis très longtemps ; le pouvoir (même sous ses apparences les plus anodines) dépasse les capacités raisonnables de l’être humain. »

Si nous voulons sincèrement mettre un terme à la souffrance et à l’absurdité du travail nous devons repenser la société dans son ensemble. Pas uniquement dans le travail, mais dans notre rapport à la hiérarchie, à l’autorité, au pouvoir.

Voir également Ce que le pouvoir fait au cerveau.

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